La longue robe violette reposait à
plat sur le lit. Le tissu moulant et souple, légèrement moiré, conservait
encore les vagues contour de la silhouette de la jeune femme tandis que la
chaleur de son corps finissait tout doucement de s’en dégager.
Sarah faisait des allers et retours
incessants entre la chambre et la salle de bain, tâchant dans le désordre et la
maladresse la plus totale de se démaquiller et de se préparer pour la nuit.
Quoi
qu’il soit peut probable qu’elle parvienne seulement à fermer l’œil.
Elle laissa échapper un juron quand
le bouchon du tube dentifrice lui échappa des mains et roula sur le carrelage.
Elle avait encore le goût de ses
lèvres sur le bout de la langue. Devant son miroir, elle avait fermé les yeux
et senti aussitôt leur douce chaleur, leur vague odeur d’alcool… Elle croyait
encore sentir sa langue la caresser doucement. Brusquement émue, bouleversée au
delà de ce qu’elle voulait bien admettre, elle ouvrit aussitôt les yeux et
passa ses mains sous l’eau pour se rafraîchir le visage aussi bien que les
idées. Mais le léger parfum d’eau de toilette, la peau fraîchement rasée et les
lèvres un peu brillantes semblaient avoir laissé une empreinte définitive dans
ses souvenirs.
Emergeant de sous la serviette de
toilette dans laquelle elle avait enfoui son visage, la jeune femme rencontra
son propre regard dans le miroir et se dévisagea un long moment, sans bouger.
Les dernières traces de maquillage ayant disparu, ses joues avaient retrouvé
leur joli velouté. Ses cheveux légèrement humides et brossés en arrière
retombaient peu à peu sur son front, l’obligeant à secouer la tête pour les
chasser de ses yeux, mais Sarah ne s’en souciait pas le moins du monde. Elle se
mordit les lèvres.
Il
était tout près.
A
peine quelques mètres de moquette et quelques centimètres de plâtre ou de
briques les séparaient mais ils semblaient avoir pris une consistance
infranchissable. L’espace matériel lui devenait d’autant plus insoutenable
qu’elle savait pertinemment qu’elle ne passerait pas cette porte, elle ne
tenterait pas d’abattre ce mur, elle ne ferait jamais rien pour franchir cette
barrière. Dans son cas, la frontière n’avait rien de physique.
Sarah
secoua la tête, découragée. Elle abandonna la serviette de toilette humide sur
le bord de la baignoire et tourna les talons. Après la lumière blanche et
parfaite de la salle de bain, l’ombre de la chambre l’aveugla et elle cilla un
instant, sur le seuil de la pièce. Puis elle s’approcha du lit, lissa
machinalement la robe du plat de la main avant de la suspendre à un cintre
qu’elle accrocha au porte-manteau. Resserrant la ceinture de son peignoir,
blanc et impersonnel comme tous les peignoirs de tous les hôtels du monde, elle
hésita à se laisser tomber sur le lit et se laissa finalement tenter par la
fine brise qui faisait trembler les branches au-dehors : elle sortit par
la large baie-vitrée.
La nuit était chaude et le vent
tiède allait achever de sécher ses cheveux en un rien de temps. Un balcon en
promenade courait le long de la façade, faisant le tour du bâtiment, et Sarah
laissa un instant ses mains glisser sur sa rambarde en bois poli. Elle faisait
tous les efforts possible pour se concentrer sur des sensations réelles, sur
des contacts terre-à-terre, et tâcher ainsi de ne pas penser… ne pas penser à…
Trop tard. Le bois tendre n’avait
déjà plus aucun intérêt, Sarah était loin. Oh, pas si loin que ça, juste à deux
blocs d’ici, dans la somptueuse demeure du ministre des Affaires Etrangères.
Sarah avait eu la fâcheuse impression que les quelques officiers qui s’y
trouvaient n’avaient été invités que pour le décorum mais c’était une
invitation qu’elle et Harm n’avaient pas pu refuser. Et puis… Officiellement,
le ministre avait voulu les remercier d’avoir tiré d’affaire le rejeton, le
petit gâté qui avait failli éclabousser de scandale la digne famille. Pour une
histoire de sexe, comme d’habitude. Une banale « fraternisation »
avec un officier supérieur.
Quoique
ce soit toujours un peu plus délicat lorsque l’officier supérieur en question
était lui aussi de sexe masculin…
Sarah secoua la tête. Décidément,
tous les prétextes étaient bon pour éviter de penser à ce qu’il s’était passé,
même disserter pendant des heures sur les relations homosexuelles dans le cadre
de l’armée. Elle jeta un long regard sur la cime des arbres noirs qui
grimpaient devant le balcon, parsemé ça et là des quelques lumières de la ville
qui passaient au travers.
Elle avait vu ses même lumières, ce
soir. Elle en avait vu le reflet.
Dans ses yeux.
Elle revoyait avec une précision
microscopique les petites paillettes lumineuses dans son regard lorsqu’il
s’était penché vers elle. Un battement de cils et elle se mit à revivre ce
baiser, comme tant de fois depuis que le taxi les avait ramené à l’hôtel.
Un léger bruit de pas la fit
brusquement sursauter. Elle tourna la tête et le vit, lui, sortir de sa chambre
et s’accouder comme elle à la rambarde du balcon, le regard dans le vide. Il ne
l’avait pas remarquée.
Les pensées affluèrent brusquement dans
la tête de Sarah. Il était là. Là…
Elle était stupide. Naïve surtout.
Dans les soirées qu’elle passait à s’interroger sur la nature si ambiguë de la
relation qu’elle entretenait avec lui, elle finissait toujours par se persuader
qu’ils ne seraient jamais que des amis et que les rares – si rares ! -
baisers qu’ils avaient échangé n’étaient que des erreurs, des tentatives
maladroites qui n’étaient pas destinées à aboutir. Il leur aurait pourtant
fallu si peu de choses… Mais il n’avait qu’à la regarder avec ce regard-là, il
n’avait qu’à s’approcher un peu trop près ou lui chuchoter quelque chose avec
cette voix sensuelle un peu cassée pour qu’elle se sente frémir des pieds à la
tête. Elle se détestait de ne pas savoir lui résister car, chaque fois, il démolissait
d’un seul coup toutes ses certitudes et la laissait perdue et sans repères.
Il l’avait de nouveau embrassée. Et
de nouveau, elle s’était sentie réagir comme une adolescente, tremblante et
fébrile, impatiente et pourtant déjà certaine que tout serait inutile.
Les années avaient passées. Les
amants aussi. Et elle se trouvait toujours seule, toujours si désespérément
accrochée aux miettes de sourires qu’il voudrait bien lui accorder, et toujours
faussement convaincue qu’elle était une femme heureuse, libre et indépendante.
Ses espoirs de famille et de stabilité s’étaient estompés peu à peu et elle ne
cherchait plus à présent qu’à profiter du moindre petit moment de bonheur
qu’elle pourrait chaparder. Puisqu’il le fallait, elle allait se contenter de
souvenirs pour réchauffer ses nuits et son lit.
Mais il était là. Presque à portée
de bras. Cela lui semblait si facile… Faire un pas, deux pas, trois encore et
venir jusqu’à lui. Poser sa main sur la sienne et sa joue sur son épaule.
Il la regarda et elle sursauta de
nouveau. Elle l’avait pensé tellement fort qu’elle s’était réellement approchée
et se tenait maintenant à un mètre de lui, les yeux agrandis par la surprise de
se trouver là et les joues rosies par l’audace qu’elle avait eue sans l’avoir
voulue.
_ Mac…
Son regard était terriblement
sérieux, presque triste, un peu comme celui qu’il avait lorsqu’il pensait à sa
carrière avortée de pilote, à son père, Jordan et toutes ces choses qu’il
n’avait pas réussies. Sarah eut un instant l’étrange sensation qu’il l’avait
elle aussi reléguée avec ses échecs et ses déceptions dans le tiroir qui
portait l’étiquette « passé » mais elle s’en moquait : elle
aussi avait un tiroir à remplir de souvenirs et elle n’allait pas laisser
passer cette chance.
Elle fit glisser une main tremblante
sur son épaule, sa poitrine, redoutant presque de le voir s’envoler en fumée ou
disparaître comme un mirage. Mais il était toujours là, si présent et
délicieusement tiède sous ses doigts.
_ Sarah…
Il avait chuchoté encore plus bas,
avec ce ton tellement tendre qui coulait en elle comme du miel. Elle ferma les
yeux une seconde, comme pour déguster ce moment jusqu’au bout, et lorsqu’elle
les rouvrit il avait pris sa main dans la sienne.
Elle
retrouvait enfin ce à quoi elle avait goûté un peu plus tôt.
Elle s’agrippa soudain à ses lèvres,
à ses épaules, les mains fébriles et hésitantes, ne sachant trop par quel bout
le prendre ou comment le serrer encore plus fort pour que la chaleur de son
corps s’ancre définitivement sur sa peau. Quand à lui, il avait glissé ses
mains à sa taille, remontant doucement le dos en petits mouvements désordonnés,
après un passage interminable et délicieux dans le creux de ses reins.
Ils n’échangèrent plus aucune
parole. Les mots semblaient soudain bien misérables à exprimer ce qu’ils
ressentaient et les gestes prenaient une signification tellement plus forte. La
caresse d’une main, un souffle effleurant l’oreille, une langue délicatement
insinuée ou quelques doigts décidés sur une nuque parlaient sans détours.
Sarah essayait de se concentrer sur
ses gestes et ses sensations, d’en graver chacune dans sa mémoire, mais tout
cela la submergeait totalement : elle n’avait d’autre moyen que de se
laisser porter avec la vague, sans tenter de comprendre ou d’analyser ce qui,
de toute façon, était une incohérence et une nouvelle erreur qui ne trouvait
pas sa place dans leur relation. Quoique la solide amitié qui les unissait ne
semblait pas souffrir de ces nouvelles caresses.
A en juger par les frissons que ces
dernières provoquaient chez l’un comme chez l’autre, personne ne paraissait
souffrant…
Sans plus hésiter, envoyant très
loin au fond de sa mémoire le peu de conscience et de raison qui persistaient,
Sarah commença de déboutonner la chemise blanche qu’Harm portait encore. Il ne
broncha pas et c’est tout juste si ses mains se crispèrent légèrement sur sa
taille. Il la regardait, les yeux un peu trop grands, les lèvres un peu trop
entrouvertes, le visage et le nez effleurés par les cheveux de la jeune femme.
Avec une tendresse infinie, il
déposa sur son front un baiser qui, étrangement, parut à Sarah la plus belle
marque d’amour et de respect qu’on lui ait jamais prodiguée. Totalement calme,
détendue, enfin persuadée qu’elle était au bon endroit au bon moment, elle
ferma les yeux et il n’y eu plus pour un instant que la chaleur de ses lèvres
sur son front, ses bras autour d’elle et sa poitrine appuyée contre la sienne.
Ils restèrent ainsi pendant ce qui
lui parut une éternité, jusqu’à ce qu’une brise un peu fraîche la fasse
frissonner.
Harm la prit alors par la main et
l’entraîna à l’intérieur.
Là, dans l’obscurité de la chambre,
il porta une fois encore la main à sa taille et l’attira vers lui. Ses lèvres
avaient encore ce goût à la fois sucré et un peu amer qu’elle avait noté
lorsqu’il l’avait embrassée, sur le perron du Ministre. Avec un rire teinté
d’ironie, la jeune femme avait alors remarqué qu’elle et lui étaient condamnés
à s’embrasser sous les porches, mais Harm n’avait pas trouvé ça drôle. Il
l’avait longuement regardée, avec cette expression un peu malheureuse qu’elle
lui connaissait, et avait tourné les talons.
Si peu de choses… Il leur fallait si
peu de choses pour basculer d’un côté ou de l’autre de la limite imaginaire
qu’ils avaient mutuellement tracée entre eux. Un sourire, un regard et tout
paraissait possible, et puis l’instant d’après ils s’éloignaient l’un de
l’autre pour rejoindre leur plus ou moins sécurisante simulation d’amitié.
Non, c’était faux. L’amitié était
bel et bien là. L’estime et le respect, aussi. Mais lorsqu’après un timide pas
en avant ils retombaient tous deux loin en arrière, Sarah avait toujours un
goût d’amertume qui la rendait cynique et mettait chaque fois plus longtemps à
disparaître. Peut-être était-il temps que les choses se clarifient une fois
pour toute, dans un sens ou dans l’autre. Plutôt dans un sens que dans l’autre,
d’ailleurs… Car le temps passait et Harm venait tout juste d’avoir quarante
ans. Un peu tard pour jouer au jeune papa. Sarah s’était souvent demandé si
cette vie lui conviendrait jamais tant il lui était difficile de s’engager
durablement, et elle avait finalement abouti à la conclusion que si Harm ne se
poserait jamais il allait lui falloir chercher quelqu’un d’autre pour enfin réaliser
ses ambitions de femme. Elle lui avait sacrifié ce projet une fois, elle
n’allait pas le faire une seconde.
Et pourtant… Si peu de choses…
Elle l’aimait. Profondément. Elle
était prête à tout lui donner pour peu qu’il l’accepte. Mais il ne se laissait
jamais approcher, encore moins apprivoiser, il était le « chat qui s’en va tout seul » de Rudyard
Kippling : sans attaches et ne semblant pas en vouloir.
Sauf quand il l’embrassait. Là, dans
ces rares secondes, elle le sentait s’agripper à elle comme pour ne jamais la
lâcher, comme s’il avait peur de sombrer dans quelque abîme insondable. Dans
ces moments-là, elle n’avait pas besoin de se persuader qu’il avait
désespérément besoin d’elle : elle le savait. Tout simplement.
Comme ce soir.
Harm avait cessé de lui serrer la
taille pour s’en prendre à sa ceinture. Le cordon de tissu moelleux tomba à
terre et les doigts, ni tout à fait tremblants ni tout à fait aussi sûrs d’eux,
avaient écarté lentement les pans du peignoir, faisant jaillir les rondeurs de
ses épaules, de ses seins, de ses hanches. Sur sa peau rendue laiteuse par
l’éclairage blanc de la nuit au dehors, les sous-vêtements noirs tranchaient
avec la netteté de l’encre sur le papier. La poitrine délicieusement pleine et
pulpeuse se souleva brusquement, comme si la jeune femme avait oublié de
respirer - ce qui avait probablement été le cas, elle ne s’en souvenait déjà
plus.
Durant un long moment, Harm la
dévora des yeux. La gorge sèche, les mains toujours crispées sur le peignoir,
il semblait hésiter, comme si toute cette blancheur ne lui paraissait pas tout
à fait réelle. Puis il parvint à desserrer ses doigts du tissu blanc qui tomba
mollement sur la moquette. Et Sarah battit des cils.
Elle sortit de la torpeur presque
hypnotisante que le regard d’Harm sur elle avait provoqué et ses doigts se
réattaquèrent aux derniers boutons de la chemise qu’elle acheva de faire
sauter. C’était à son tour de déguster des yeux. Ou des mains.
Doucement, elle fit courir ses
doigts sur sa peau, sur ses muscles, ses épaules, glissant parfois sous le
tissus, à la taille, dans le dos, repartant vers le cou, la nuque, les épaules
encore… Elle aida Harm à déboutonner ses manchettes et , dans un froissement
sec de coton encore frais, la chemise alla rejoindre la moquette.
D’autres boutons, d’autres étoffes,
une dernière glissade le long de hanches étroites… et les mains de Sarah purent
cheminer à leur aise.
Il était enfin à elle. Debout et nu
sous son regard. Il lui appartenait. De fines lignes de muscles se dessinaient
sous la lumière extérieure, changeant et glissant sur sa peau au moindre de ses
mouvements…
Ou
de ses frissons.
Car les doigts de la jeune femme ne
tenaient pas en place. Sans brusquerie mais sans plus aucune hésitation, ses
doigts le parcouraient, les ongles grattant et griffant tendrement par
endroits, allant partout sans jamais s’arrêter nulle part. Jusqu’à ce qu’enfin,
ralentissant leur exploration, ils viennent doucement, tout doucement,
s’enrouler autour de son sexe.
Harm poussa une légère plainte. Les
yeux fermés, ne sachant trop que faire de ses mains nerveuses et impatientes,
il gémit dans un souffle qui effleura le visage de son amante.
Un sourire se dessina sur les lèvres
de celle-ci. « Si peu de choses », songea-t-elle.
Oh oui… Il lui appartenait.
Elle le lâcha et prit son visage
entre ses mains avant de l’embrasser. Harm n’eut même pas la présence d’esprit
de nouer de nouveau ses mains autour d’elle et de l’attirer contre lui. Il se
laissait faire avec un abandon et une confiance totale qu’elle lui avait
rarement vue.
Puis, les yeux plantés dans
son regard, elle glissa ses doigts dans son dos et dégrafa son soutien-gorge.
Avec une lenteur exaspérante, elle fit descendre les bretelles sur ses épaules,
les bras en corbeille autour de ses seins, et… marqua une pause. Elle
attendait.
Au bout de quelques secondes, Harm
leva enfin les yeux de sa poitrine et la regarda. Alors elle dénoua ses bras,
emportant avec elle le soutien-gorge qu’elle abandonna sur le sol.
Les lèvres d’Harm s’entrouvrirent
et, inconsciemment peut-être, un bout de langue vient tenter de les humidifier.
Le sourire de Sarah s’agrandit. Et plus encore quand elle remarqua que son
sourire n’était décidément pas le seul à s’agrandir.
Elle n’eut pas le temps de prendre
les mains d’Harm pour les poser sur ses seins. Cette fois, il l’avait
devancée : ses paumes chaudes en épousaient déjà les contours. Et ce fut
autour de la jeune femme de fermer les yeux et de se laisser bercer par la
caresse.
Harm fit mine de s’agenouiller et,
maladroitement, finit assis sur le bord du lit. Les mains sur les hanches de la
jeune femme, glissant de temps à autres le long des cuisses, il se mit à
couvrir sa poitrine de baisers si légers qu’elle les sentait à peine, comme
autant de caresses subtiles qui faisait frissonner sa peau, gonfler ses seins
et durcir ses mamelons. Sarah se mordit les lèvres. Les mains d’Harm remontant
sur ses flancs la faisaient se cambrer… et les mains d’Harm dégringolant
lentement ses hanches la faisaient se coller contre lui, imprimant ses lèvres
dans le creux de ses seins, redoutant presque le moment où elles remonteraient
vers l’intérieur des cuisses, là où la peau est si douce et si sensible.
Finalement, elle le repoussa
gentiment et s’assit à califourchon sur ses genoux. Tout commençait à se
mélanger et à tourner autour d’elle. Le décor n’avait plus aucune consistance
depuis bien longtemps, les mains d’Harm semblaient partout à la fois, laissant
des fantômes d’empreintes là où elles étaient encore quelques secondes plus
tôt, ses lèvres parcouraient son visage, ses épaules, ses seins, mordillant
tendrement les quelques centimètres de peau qu’il parvenait à attraper. Et ses
bras, ses cuisses, ce sexe appuyé tout contre elle et qu’elle sentait réagir… Enfin,
quelques doigts impatients se glissèrent à l’intérieur de la culotte noire
qu’elle portait toujours et Sarah ravala un grognement de plaisir.
Quelques instants encore ils
continuèrent ce jeu, avec, paradoxalement, la satisfaction cruelle de l’impatience
toujours retenue, muselée.
Ce
fut Sarah qui céda la première.
N’y tenant plus, enfin soumise à
toutes ces sensations exacerbées qui ne demandaient qu’à être assouvies,
calmées et matées une fois pour toutes, elle se leva le temps de faire glisser
la culotte sur un balancement des hanches. Harm ne la lâchait plus, ni des
yeux, ni des mains.
Il avait un petit sourire gourmand
lorsqu’elle se rassit.
Délicatement.
Ses lèvres accrochant au passage un gémissement sourd.
Les doigts d’Harm semblaient bien
décidés à imprimer leur marque sur sa peau, tant il la serrait fort. Il la
retardait, la poussait, dans une tentative maladroite de lui imposer son
rythme, mais la jeune femme n’en avait cure : elle suivait sa propre
musique, sa danse, curieusement satisfaite d’obliger son amant à se retenir et
à s’accorder avec elle.
Harm abandonna la bataille et se
laissa faire. Il se coucha sur le lit, les mains tantôt sur les hanches de la
jeune femme, tantôt sur ses seins ou son ventre, les yeux à demi fermés et la
bouche entrouvertes sur des gémissement irréguliers.
Quand elle s’arrêta brusquement, il
ouvrit grand les yeux et allait protester quand elle lui mit un doigt sur les
lèvres. Un petit rire nerveux et Harm se souvint qu’il avait oublié de
respirer. Sarah ne bougeait plus : elle s’était mise à contracter
régulièrement ses muscles autour de son membre.
Il adorait ça.
Mais pas trop longtemps.
Brusquement, il se releva, entoura
la taille de la jeune femme de ses bras et la souleva avec lui. Dans un mouvement
désordonné et maladroit de bras et de jambes, il la coucha sur la moquette, au
pied du lit, et
s’enfonça de nouveau en elle.
Cette fois, il était maître du
navire, c’était à lui d’imposer sa cadence. Un peu trop rapide et précipitée au
début, peut-être dans un souci de bien faire, puis plus calme, plus profond
aussi. Les jambes de Sarah s’étaient nouées autour de ses hanches et d’une
main, elle agrippait le dessus de lit, prête, s’il le fallait, à mordre dedans.
Ce qu’elle fit.
Dans un dernier coup de rein, Harm
lui arracha un cri surpris, presque violent. Tout aussi surpris qu’elle, il mit
une fraction de seconde à réaliser qu’elle venait de jouir et qu’il allait
pouvoir lui aussi – enfin ! – se laisser aller au plaisir.
Sarah
achevait à peine de se débattre contre l’orgasme qui l’envahissait lorsque son
amant étouffa lui aussi un cri en enfouissant son visage dans son cou.

Il
avait passé un bras autour de ses épaules et elle n’en avait plus bougé de
toute la nuit. Jamais elle n’avait été aussi calme et tranquille, habituée
qu’elle était à se retourner dans tous les sens et à chiffonner les draps.
Jamais non plus elle n’avait si bien dormi : pas la moindre trace
d’insomnie ni le moindre rêve à tendance cauchemardesque.
C’était maintenant, les yeux ouverts
dans la lumière déjà chaude du matin, qu’elle allait devoir réendosser son lot de déceptions et de fatigue, avec la
résignation difficile d’un Atlas portant le poids du monde.
Mais en attendant, elle allait
profiter jusqu’au dernier moment de la chaleur d’Harm dans son dos, de son
souffle tranquille et tiède sur sa nuque, et des petits tressaillements de ses
muscles qui, de temps à autres, faisaient se crisper les doigts qu’elle tenait
bien serrés dans sa main. Avec un calme absolu, une sérénité qu’elle ne
retrouverait probablement pas avant longtemps, elle allait observer la montée
du soleil dans le ciel et attendre l’échéance.
Son réveil.
Il ne tarda pas. La baie vitrée
était restée ouverte toute la nuit et la nouvelle brise qui venait de se lever
souleva un des voilages. La pièce s’éclaira vivement le temps d’une seconde
mais cela suffit. Harm remua vaguement, dérangé par ce trop plein de lumière,
marmonna quelque chose et parut se rendormir. Pour mieux se réveiller, la
minute suivante.
Ni l’un ni l’autre ne bougèrent mais
la respiration avait changé et Sarah devinait ses yeux grands ouverts. Aussi
immobile qu’elle, à l’affût, cherchant probablement à savoir si elle aussi
était réveillée ou bien tentant de remettre ses idées en place. Et sans aucun
doute, cherchant les mots qu’il pourrait bien lui dire.
Tout comme elle.
Ils restèrent ainsi un long moment,
toujours enlacés mais bizarrement déjà loin l’un de l’autre.
Sarah poussa un soupir. Voilà,
c’était fini. Le tiroir à souvenirs était rempli et la chaleur de ce lit ne se
répéterait jamais plus, ni ici, ni ailleurs.
_ Mac ?
Il avait chuchoté tout près de son
oreille et la jeune femme avait involontairement tremblé des pieds à la tête.
Il resserra son bras autour d’elle.
_ Hey… Pardon de
vous avoir fait peur…
_ Ce n’est rien.
Un silence. Et la question
tristement banale pour meubler ce silence et tenter un début de
discussion :
_ Vous avez bien
dormi ?
Peut-être qu’en soufflant très fort
dessus, la conversation démarrerait-elle enfin comme le font les feux de bois…
_ Oui.
Un peu court. Et bien loin de
retranscrire la quasi-félicité, la sérénité du vrai sommeil rassurant et
réparateur, dans la chaleur d’un lit partagé.
Harm observa un nouveau silence et
Sarah s’avoua intérieurement que, toute compte fait, elle était peut-être un
peu froide. Mais qu’est-ce que la froideur sinon une forme d’agressivité ?
Et oui, elle était agressive, elle tentait déjà d’élever une barrière pour souffrir
le moins possible.
_ Mac… Je…
Seigneur, que les mots sont donc
difficiles à trouver !
_ Je crois qu’on a
fini de jouer, non ?
Oh, mon amour, si tu savais… Je n’ai
jamais voulu jouer et surtout pas avec toi ! Allait-elle réussir à lui
dire ? Oui…
_ Je n’ai jamais
voulu jouer, Harm. Jamais.
Nouveau silence.
_ Je n’aurais pas
dû.
Effectivement, mon amour, tu n’aurais… Tu n’aurais pas dû quoi ?
Sarah se retourna enfin. Elle
s’assit, les bras passés autour de ses genoux et il fit de même en s’adossant à
la tête du lit.
_ Je suppose que tu
n’es pas le seul en cause dans cette histoire, mais effectivement nous
n’aurions pas dû.
_ Est-ce qu’il y a
moyen de réparer les dégâts ?
Elle jeta un regard par dessus son
épaule.
_ Qu’est-ce que tu
veux dire ?
_ Que le temps
passe. Que je ne veux pas finir tout seul dans un grand lit vide. Et que tu es
la seule femme qui soit jamais restée si longtemps dans ma vie.
Les yeux de Sarah se plissèrent
légèrement sous l’effet d’un petit sourire.
_ Tout dépend du
genre de femme que tu veux dans ta vie, mon amour.
Elle avait parlé tout naturellement,
sans réfléchir, et ce fut le regard d’Harm, un peu surpris, qui lui fit
réaliser. Elle se sentit soudain rougir et enfoui son visage contre son épaule.
Lorsqu’elle le regarda à nouveau, un de ses si beaux sourires lui mangeait le
visage : le Flyboy Grin qu’elle aimait tant, l’arme irrésistible de son
arsenal personnel.
_ « Mon
amour » ?
_ … Oui.
Il
l’observa encore un instant.
_ Ca me plaît.
Sarah dissipa son trouble en changeant
de sujet.
_ Tu n’as pas
répondu à la question, Harm.
Il pencha doucement la tête sur le
côté, dans la mimique que les gens prennent souvent pour réfléchir, et répondit
tout doucement.
_ Le genre de femme
capable de m’appeler « mon amour » au beau milieu d’une phrase comme
si c’était la chose la plus naturelle du monde.
_ Mais c’est
la chose la plus naturelle du monde…
Et le sourire éblouissant qu’il lui
adressa en était la plus belle des réponses.
Un
geste, un mot, une audace…
Un
instant où l’on cesse de réfléchir et où l’on agit par instinct.
Si peu de choses…
Et
pourtant tout ce qui leur avait manqué pendant ces si longues années.