EPILOGUE




        Maggie posa son assiette fraîchement rincée avec les autres, s’essuya les mains sur le torchon et se pencha vers le bébé debout contre ses jambes, agrippé à sa jupe. Henry ne marchait pas encore mais ça ne saurait tarder : d’ici quelques jours, il se tiendrait debout sans s’appuyer sur quoi que ce soit et il ne faudrait plus grand chose, alors, pour qu’il commence à mettre un pied devant l’autre.
        La jeune femme prit le bébé dans ses bras et l’embrassa sur la joue. Il se mit à rire.

_ Sarah ! cria-t-elle en direction du salon. Tu t’es lavée la figure, ma chérie ?

        Une fillette d’environ huit ans passa la tête par la porte. De grosses boucles couleur miel encadraient un petit visage renfrogné, planté de deux yeux immenses et gris :
_ M’maaaan... Je suis plus un bébééé...
_ Je sais, ma puce, mais même les grandes filles doivent se laver le visage et les mains quand elles se sont mis de la mousse au chocolat jusqu’aux oreilles.

        La petite fille s’essuya le menton et les joues d’un revers de manche et adressa un sourire satisfait à sa mère. Celle-ci poussa un soupir et leva les yeux au ciel.
_ Dans la salle de bain, avec un gant de toilette et un peu de savon, s’il te plaît...
        Les boucles dorées disparurent et Maggie entendit sa fille monter à l’étage. La porte de la salle de bain claqua.

_ Ca va bientôt être ton tour, mon chéri... murmura-t-elle en embrassant de nouveau la joue du bébé.

        Celui-ci, son pouce dans la bouche, avait attrapé une mèche des cheveux de sa mère.
_ Aïe ! Non, Henry... Ne tire pas...
        Elle défit difficilement les cheveux du poing serré du bébé et les rejetta derrière son épaule, hors de portée.
_ Viens, on va dire bonsoir à Papa.

        En sortant de la cuisine, Maggie éteignit la lumière, ferma doucement la porte et traversa le couloir plongé dans la pénombre pour se diriger vers le salon.
_ Harm ? Henry voudrait te dire bonsoir, je vais le coucher...

        Harm était assis à son bureau, installé dans un angle de la pièce, et ne répondit pas. Il ne l’avait pas entendue entrer. Plongé dans ses pensées, il ne regardait rien.
        Ou plutôt si, il regardait une des photos encadrée sur le bureau.

        Maggie s’arrêta net. Elle connaissait ce regard et elle détestait le voir dans les yeux de son mari. Soudain, sa bonne humeur de la soirée s’envola et fit place à une résignation froide. Elle se maîtrisait mais cela lui faisait toujours mal.
        Le bébé l’avait sentie tressaillir et avait tourné la tête vers elle, la fixant de ses grands yeux interrogateurs. Sentant sur elle le regard de son fils, Maggie lui planta de nouveau un baiser sur la joue, lui sourit, puis se dirigea vers le bureau. Le sourire sur ses lèvres s’était un peu figé.

_ Harm ? appela-t-elle de nouveau.
        
        Celui-ci sursauta et la regarda, un peu interdit. Pendant une fraction de seconde, ses yeux bleu-gris la dévisagèrent comme s’il ne la reconnaissait pas.

_ Oui ?
_ Henry va aller se coucher.
_ Oh...

        Il lui adressa un de ces sourires qui l’avait fait trembler des pieds à la tête, la première fois qu’elle l’avait vu, un de ceux qui semblaient couler en elle comme du chocolat chaud et fondant. Maggie se sentait toujours désarmée devant ce sourire, mais elle le laissait délicieusement glisser sur elle, soudain réchauffée.
        Sauf ce soir.
        Le regard qu’elle avait capturé juste avant l’avait faite se figer comme une statue.

        Harm s’approcha et prit son fils dans ses bras. Celui-ci lui adressa un sourire lumineux. Maggie n’avait aucun doute : Henry allait hériter du sourire ravageur de son père.
_ Bonne nuit, matelot, murmura Harm en plantant des baisers dans le cou du bébé qui le firent éclater de rire.

        Avec une expression attendrie, il rendit le bébé à sa mère.
_ Bonne nuit, capitaine ! Bonne nuit ! mima celle-ci en prenant le petit poing dans sa main et en l’agitant en signe d’au-revoir.
        Henry semblait trouver cela très drôle.

        Alors que Maggie sortait de la pièce, elle jeta un coup d’oeil par dessus son épaule : Harm s’était rassis et se massait le front, comme pour en chasser un mal de tête.
        Ou pour se réveiller d’un rêve.

        Toujours minaudant avec son fils - qui n’avait selon tout apparence pas la moindre envie de dormir - la jeune femme monta les escaliers et se dirigea vers la salle de bain.
        Sarah avait laissé la lumière allumée et le robinet mal fermé gouttait doucement dans le lavabo : la fillette semblait avoir voulu laisser toutes les preuves qu’elle s’était bel et bien lavée la figure. Maggie poussa un soupir mais ne put retenir un petit rire amusé. Si Henry allait hériter du sourire de son père, Sarah, elle, avait son caractère butté. Sans le moindre doute.

        Tandis qu’elle changeait le bébé, Maggie laissa vagabonder ses pensées. Elle ne supportait pas de voir ce regard dans les yeux d’Harm et pourtant les choses étaient telles qu’il y a neuf ans, lorsqu’elle l’avait épousé. Seulement avec le temps elle avait pensé que ce regard disparaîtrait : de le voir encore si vif, presque dix ans après, lui faisait mal. Très mal. Même si elle préférait fermer les yeux et n’en parlait jamais avec lui.

        Maggie haussa les épaules, sarcastique. En parler pour dire quoi ? Parler de quoi ? De ce regard terriblement triste qu’il avait lorsqu’il regardait la photo dans son cadre de métal brossé, sur son bureau ? Même à Noël, même pour l’anniversaire de la disparition de son père, il n’avait pas ce regard. Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette photo ?

        Henry gazouillait tranquillement tandis qu’elle reboutonnait son pyjama, ses grands yeux bruns fixant avec concentration la boîte de lingettes posée près de lui.
        Au moins, son fils lui ressemblait. Il avait le sourire de son père mais le reste c’était elle. Les yeux bruns, les cheveux presques noirs, et même les quelques taches de rousseur qu’elle sentait pointer sous sa peau laiteuse de bébé. Sarah, elle, avait les yeux et le caractère de son père. Le front haut, aussi, comme lui. Les cheveux bouclés, d’un châtain clair comme du miel, sortaient on ne savait trop d’où, probablement un vieil héritage Rabb. Personne dans la famille de Maggie n’avait eu les cheveux bouclés.
        La fillette était terriblement proche de son père et ce depuis sa naissance. Maggie avait parfois l’impression de les interrompre, de les gêner, quand ils se murmuraient à mi-voix des secrets connus d’eux seuls et qu’elle entrait dans la pièce. Aussitôt, c’était le silence total, les sourires complices et les clins d’oeils, à tel point que Maggie se sentait parfois presque une étrangère dans sa propre maison.

        En grandissant, Sarah n’avait jamais quitté son père : c’était son héros, l’homme de sa vie. Elle n’avait jamais été la petite fille idéale que Maggie aurait souhaitée, sage, jolie et aimable : Sarah était une éternelle rebelle, et si elle obéissait à sa mère c’était toujours avec une mauvaise grâce terrible, alors qu’Harm obtenait d’elle tout ce qu’il voulait.
        Mais Maggie se vengerait sur Henry. Lui, au moins, elle le garderait près d’elle. Si Sarah était la fille de son père, Henry serait son fils.

        La jeune femme entra dans la petite chambre du bébé. Le papier peint vert tendre s’adoucissait encore dans la faible lueur de la veilleuse. Des cerfs, des biches et des faons couraient éternellement en rond sur la frise du mur, tandis qu’un gros Bambi plantait sur la couette du lit ses quatre sabots glissants sur la glace, devant un Pan-Pan hilare. Maggie sourit : les sourcils fronçés du faon lui rappelaient subitement une autre petite bête, cachée derrière ses boucles miel, qui ne voulait pas nettoyer les traces de mousse au chocolat de ses joues.

        Quand elle coucha Henry bien au chaud sous sa couette, celui-ci ne broncha pas. Ce soir, il avait décidé d’être sage comme une image, comme pour se faire pardonner la nuit précédente et la grosse colère qu’il avait faite pour aller dormir, avant de se réveiller toutes les deux heures en pleurant à cause d’un cauchemar.
_ Bonne nuit, mon amour, chuchota-t-elle en l’embrassant doucement sur le front.
        
        Le bébé planta une nouvelle fois son pouce dans sa bouche et serra très fort contre lui le lapin bleu en tissu éponge complètement déformé dont il ne se séparait jamais pour dormir. Il suivit fixement sa mère du regard jusqu’à ce qu’elle sorte de la chambre.

        Avant de redescendre, Maggie passa devant la chambre de sa fille et jetta un oeil par la porte entrouverte. Sarah était agenouillée sur la moquette, au pied de son lit, et jouait tranquillement avec un petit avion que son père lui avait offert - un petit Stearman jaune identique à celui qu’il possédait - à grands renforts de “vroum vrouuuuuu...” et de mouvements de bras.
        La fillette était partie pour se comporter en garçon manqué et Harm ne faisait rien pour l’en empêcher. Maggie avait fronçé les sourcils de désaccord lorsqu’il avait offert le jouet à sa fille, pour son dernier anniversaire. Sous les yeux de sa fille, agrandis par l’excitation et la fierté, Harm avait même maladroitement écrit les quelques lettre de son prénom au marqueur sur un côté de l’appareil, pour faire “plus vrai”.
        Ils en avaient parlé, ensuite, et Harm lui avait dit qu’il ne lui avait pas spontanément offert mais que Sarah le lui avait réclamé. Et aussi qu’il ne songeait qu’à lui faire plaisir et qu’il se moquait bien de savoir si sa fille jouait avec des avions plutôt qu’avec des poupées, pourvu qu’elle soit heureuse.
        Argument irrésistible. Maggie avait alors remarqué avec amusement qu’il se comportait en avocat même en dehors du travail, ils en avaient ri et c’était ce qui leur avait évité une dispute pour un sujet stupide.

        Sarah n’avait pas remarqué la présence de sa mère à la porte et celle-ci n’insista pas. Elle redescendit doucement les escaliers, se dirigea vers le salon, puis s’arrêta en plein milieu du couloir. Elle ne voulait pas risquer de retrouver ce regard insupportable une seconde fois et tourna les talons pour se rendre dans la buanderie.
        Une fois là, Maggie ferma doucement la porte derrière elle et alluma la lumière. La buanderie, remplie de la fraîche odeur de lessive et de la chaleur du fer à repasser, était l’endroit de la maison qu’elle préférait. Elle s’y asseyait souvent quand elle voulait échapper à l’animation familiale. Ou bien quand elle voulait réfléchir. Comme ce soir.

        Maggie se blottit dans le vieux fauteuil de cuir craquelé dont elle n’arrivait pas à se séparer et qui attendait depuis des années dans la buanderie qu’on veuille bien décider de son sort. Elle remonta ses genoux vers son menton et les entoura de ses bras.

        Elle revoyait Harm, assis à son bureau, totalement déconnecté de la réalité. Elle revoyait se regard terriblement triste et résigné qu’il avait. Ce regard qui avait sur elle l’effet inverse de ses sourires incroyables : il lui serrait le coeur et l’estomac, comme si elle partageait un peu de cette souffrance qu’elle sentait toujours, tout au fond de lui.
        Une souffrance dont il l’avait toujours exclue. Elle aurait pu l’aider, elle aurait pu le soutenir, lui permettre de passer cette épreuve et d’en sortir.

        Mais quelle épreuve ? Il lui en avait parlé, une fois, juste avant qu’ils se marient. Elle le voyait encore, assis au bord du lit, les mains tremblantes, essayant de mettre des mots maladroits sur ce qu’il ressentait. Il avait pleuré. C’était la seule fois où elle l’avait vu pleurer comme un gamin, la seule fois où elle avait pu passer un bras autour de ses épaules, lui murmurant qu’il fallait qu’il oublie, qu’il range ça dans un coin de sa tête pour pouvoir continuer à vivre. Il lui avait dit qu’il essaierait.

        Il n’avait jamais réussit. Et ce regard si triste le prouvait.

        Cela s’était passé presque un an avant qu’ils se rencontre. Il lui avait dit aussi simplement que possible que sa partenaire de travail avait été tuée dans un accident de voiture. Il lui avait dit qu’ils se connaissaient et travaillaient ensemble depuis six ans, qu’elle l’avait aidé à découvrir la vérité sur son père, qu’elle avait été la meilleure amie qu’il ait jamais eue. Il avait essayé de lui dire tellement d’autres choses encore mais il s’était soudain retenu. Et il n’avait jamais formulé ce que Maggie avait très vite deviné.

        Il était fou amoureux d’elle. En tout cas, elle pensait qu’il l’avait aimée comme un fou. Que c’était fini. Que tout s’était terminé avec le coup de téléphone au milieu de la nuit qui lui avait annoncé la mort de sa partenaire.
        
        Mais rien n’était fini, rien n’était terminé.

        Il l’aimait toujours.

        Maggie savait exactement, le jour de leur mariage, que les pensée de l’homme qu’elle épousait étaient encore tournées vers une autre. Elle le savait et l’avait accepté. Et puis Harm n’avait jamais eu un mot de travers, jamais une attitude équivoque, il avait été irréprochable. Quand il lui faisait l’amour, il était avec elle, il ne se trompait pas. Quand leur fille était née, c’était elle qu’il avait regardée, les yeux débordants d’amour et de reconnaissance. De fierté, aussi.
        A la longue, Maggie avait pensé qu’il finirait par l’oublier, par tourner la page, pour se consacrer entièrement à elle et à leur famille. Et voilà que dix ans plus tard, elle comprenait son erreur. Il se consacrait à leur famille, oui. Pas à elle. Il était un avocat, un père, un mari et un amant. Il était tout cela et tout cela lui appartenait. Elle était Margaret Richards Rabb. Mais la toute petite étincelle, ce Harm innaccessible et lointain, caché sous des montagnes de self-control, celui qu’elle avait à peine entr’aperçu lorsqu’il avait pleuré dans ses bras, celui-là n’était pas à elle. Celui-là, il le réservait à une autre, à ce visage inconnu et pourtant tellement familier qui ornait son bureau.

        Sans effort, Maggie visualisa le cadre argenté, tout simple, rectangulaire. Elle vit Harm, souriant dans son mess dress blanc impeccable qu’elle aimait tant, un bras passé autour des épaules du capitaine Sturgis Turner. Et l’autre bras glissé à sa taille à elle.
        Elle était vêtue d’une robe d’un vert tellement foncé qu’il en paraissait noir. Quelques reflets veloutés plus clairs marquaient ses épaules, sa poitrine, ses hanches. Elle était magnifique, Maggie devait bien se l’avouer. Ses cheveux châtain foncé coupés court étaient relevés en arrière et derrière ses oreilles, dégageant son front. Elle ne portait pas de boucles d’oreilles mais un collier très fin, une petite chaîne dorée et ponctuée d’une minuscule émeraude en forme de goutte. Pas de gants, pas de bijous aux mains non plus. Simplement, un ruban de velours de la couleur de sa robe, noué autour du poignet et orné d’un petit bouquet de fleurs blanches.
        Peu de maquillage. Elle était bien trop belle pour se cacher derrière. Juste un peu de rouge à lèvre sur un sourire ravissant.

        Maggie comprenait qu’Harm soit tombé amoureux, elle était superbe.

        Elle comprenait aussi qu’il ait du mal à l’oublier, avec cette image constament sous les yeux lorsqu’il rentrait du travail et son fantôme errant dans les yeux de ceux qui l’avaient connue au JAG.

        Maggie connaissait mal les collègues de travail d’Harm. Elle les avait à peu près tous rencontrés : l’amiral Chegwidden, le couple Roberts, le capitaine Turner, le lieutenant Tiner - mais était-ce bien “lieutenant” ? Elle ne savait plus - et même le Sénateur Latham, qu’elle avait rencontré une fois. Mais elle ne se sentait pas à l’aise dans ce monde. Elle n’avait jamais connu l’armée, elle était simplement tombée sous le charme d’un beau marin vêtu de blanc. Ils avaient leur language, leur code de conduite auquel elle ne comprenait rien et, plus que tout, ils avaient leurs souvenirs communs. Ils vivaient dans une communauté où elle était accueillie, tolérée, mais où elle n’était pas intégrée. Du tout.

        Et Maggie avait mis de longues semaines à comprendre que le “colonel” dont ils parlaient si souvent était la jeune femme de la photo.

        Lieutenant-colonel Sarah Mackenzie. Mac. Elle connaissait ce nom par coeur, même si Harm le prononçait rarement devant elle. Une personnalité de plus dans leur couple et leur famille, à titre posthume.

        En entendant son prénom pour la première fois, Maggie s’était crispée. Lorsqu’Harm lui avait parlé d’elle, juste avant leur mariage, il disait “Mac”. Pas “Sarah”. Peut-être, alors, était-ce aussi un peu sa faute si sa fille s’était détournée d’elle. Peut-être s’en était-elle détournée la première en apprenant qu’Harm avait voulu lui donner le prénom de la femme qu’il avait aimée et aimait encore. Même s’il avait prétendu vouloir rendre hommage à sa grand-mère, Maggie soupçonnait que, quelque part, c’était un lien de plus qui le reliait à sa fille.

        La jeune femme soupira. Elle avait accepté cette vie le jour où elle avait épousé Harm. Elle l’avait épousé avec son superbe dress white, son sourire de pub pour dentifrice, son métier d’avocat du JAG qui l’envoyait en mission sans prévenir pendant des jours et des jours, son père disparu, son passé avorté de pilote de chasse et ses plats végétariens.

        La question de savoir si elle continuerait de vivre à ses côtés tout en sachant que son “moi” le plus intime appartenait à une autre femme ne se posait pas. Oui, elle l’avait choisi et elle allait assumer. Elle allait vivre au mieux cette vie avec lui, pour elle, pour eux, et pour leurs enfants.

        Et quelque part au fond d’elle-même, elle allait enfouir cette jalousie qui ne demandait qu’à la brûler vive si elle la laissait faire, et enterrer définitivement les questions auquelles il ne répondrait jamais.

        Elle ne savait pas ce qui s’était passé entre eux. Pour ne pas se faire souffrir elle-même, n’allait pas chercher à savoir.




* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *



        J’avais vingt ans quand mon père me parla d’elle pour la première fois.

        Je m’en souviens encore.

        Il faisait très beau et nous étions partis tous les deux en balade dans son Stearman, comme nous le faisions si souvent depuis que j’avais treize ans. C’était un peu plus difficile maintenant que j’étudiais à Annapolis, ça le serait encore plus quand je serais partie en service actif, après mon diplôme, mais au moins nous en profitions au maximum pendant mes vacances. Quand il volait, mon père avait toujours l’air si heureux... C’était comme si je partageais avec lui un peu d’intimité, juste lui et moi, comme s’il m’invitait dans son monde.
        Ce jour-là, son monde s’est encore aggrandi et j’ai découvert un homme que je n’aurais jamais soupçonné.

* * *

        Il m’avait emmenée dans les Appalaches. C’était la première fois. Après avoir volé pendant un bon moment, il avait posé le Stearman sur une petite piste qu’il connaissait et nous nous étions installés un peu plus loin, sur un rocher, au soleil. Nous avions pique-niqué entre deux fous-rires : il avait passé son temps à me raconter des annecdotes d’Annapolis, quand lui, Sturgis et Keeter faisaient les quatre cent coups. Je n’avais jamais rencontré Keeter, mais en revanche, connaissant mon père et Sturgis, je ne m’étonnais même plus de toutes leurs gaffes.

        Après avoir déjeuné, nous avions fini par nous allonger tranquillement dans l’herbe. Une bonne digestion s’imposait, après le mal que nous avions eu à avaler nos sandwichs.
        Nous sommes restés comme ça pendant, je crois, une bonne demi-heure, allongés côte à côte et les mains derrière la nuque. Je pensais qu’il s’était endormi et je n’étais pas loin de faire pareil.

        Et puis soudain, il s’est mis à parler.

        Je crois qu’il ne cherchait même pas à savoir si je l’écoutais. Il n’attendait aucune réponse de ma part. Simplement, il avait besoin de parler et il l’a fait.

        _ Elle s’appelait Sarah. Comme toi.

        Il a commençé par le début. Leur rencontre, le jour où il recevait sa première DFC, sa ressemblance incroyable avec cette Diane qu’il avait connue et la façon dont il a hésité à lui serrer la main. Il m’a raconté comment les choses ont démarré entre eux, au JAG, les frictions, les disputes... Il reconnaissait hônnetement son machisme à lui et son agressivité à elle. Son manque d’humour.

        Il souriait en disant ça, les yeux toujours fermés et plongés dans ses souvenirs.

        Puis, les premières confidences. L’enquête sur son oncle - dont j’avais entendu parler à Annapolis -, son alcoolisme, ses problèmes avec son père. Sa mère qui avait quitté le domicile conjugal et l’avait abandonnée. Les disputes encore, cet acharnement qu’il met à la faire sortir de ses gonds, puis l’amitié qui commence à germer entre eux et l’équilibre précaire qu’ils avaient réussi à trouver dans leur relation professionelle. Et juste au moment ou tout semble aller mieux entre eux, elle qui s’en va, quitte le JAG, retourne à la vie civile pour l’amour d’un avocat. Son retour, enfin. La façon dont elle commence à s’inquiéter pour lui, la façon dont il lui a parlé de son père disparu au Vietnam - mon grand-père que je n’ai jamais connu mais dont Papa parle si bien. Son ex-petit ami assassiné, elle, poursuivie par un fou, qui s’en sort de justesse. Ensuite, la recherche du meurtrier de Diane, leur premier baiser. Un peu irréel.

        Il sourit encore.

        Et la Russie. Lui, parti à la recherche de son père sur un coup de tête et elle qui le suit sans hésiter, pour protéger ses arrières, pour le protéger, sans savoir dans quoi ils s’engagent. Enfin, la découverte de la triste vérité et elle, toujours là pour le soutenir. Le retour aux Etats-Unis, la confrontation avec ma grand-mère, Trisha.
        Et puis la vie qui continue. Leur soirée mouvementée à l’ambassade du Soudan, elle si belle dans sa robe bleue. Le début de sa galère : son mari qui refait surface et se suicide sous ses yeux, les menaces sur sa carrière, lui qui se démène pour la défendre et la sortir de là. Finissant - je n’en doutais pas - par y arriver. Et encore, des hauts et des bas : les disputes, le manque de confiance, leur relation qui évolue et qu’ils n’arrivent pas à maîtriser. Et pendant un de ces hauts, le voilà qui lui fait une promesse. Qui leur donne une échéance de cinq ans avant de faire un bébé ensemble.

        Mon père s’arrête. Il ne sourit pas : il y a sur son visage une expression calme, pensive. Je peux facilement deviner ses pensées, je le connais assez pour ça. Et je l’entends me dire silencieusement que si les choses avaient été différentes, j’aurais pu être ce bébé.
        Je ne dis rien. J’attends.

        Finalement, il reprend son récit, les yeux toujours clos, les bras toujours derrière la tête, dans l’herbe chauffée par le soleil. Il me raconte la folie qu’il a faite de retourner voler. C’était plus fort que lui, il avait besoin de se prouver qu’il pouvait toujours voler, qu’il était toujours pilote et, plus que tout, un bon pilote. Les adieux dans son bureau, elle qui sanglote sur son épaule. Il m’explique que ça lui a fait plus mal que lorsqu’elle avait quitté le JAG, même si c’était lui qui partait, même si c’était pour retourner voler. Il sentait que c’était une erreur, non pas pour lui, mais pour eux. Pour ce “eux” soujacent qui commence à pointer dans les regards, dans les comportements. Son retour, enfin. Heureux et fier de lui, fier de l’avoir fait, si seulement cela n’avait pas brisé quelque chose entre eux. Et puis l’arrivée de l’autre. Mic Brumby. En partant, il a laissé la place libre et l’a trouvée occupée à son retour. Il n’y a plus de “eux”. Le “eux”, désormais, c’est elle et lui.
        Sydney.

        Il fait une nouvelle pause. Tellement longue que je me demande s’il n’a pas fini par s’endormir. Mais non, il finit par reprendre.

        Sydney. L’incroyable gâchis. Le souvenir impérissable gardé de Luna Park illuminé sur le fleuve, tandis qu’elle lui fait des avances. Elle est là, devant lui, tellement belle, elle s’offre et il dit non. Pas encore. Pourquoi ? Il n’en sait rien. Il n’est pas fichu de savoir, presque vingt-cinq ans plus tard, pourquoi il l’a repoussée. En revanche, il sait pourquoi elle portait une bague de fiançailles à leur retour...

        Il s’arrête encore. Murmure.
        
        _ Toutes ces occasions ratées...

        Washington de nouveau. Mic resté en Australie, un peu abstrait, mais la bague le nargue. Bien concrète, elle. Lui qui se venge un peu avec l’arrivée de Renée. Difficile de se venger d’une vengeance. Il est le seul coupable, à l’origine. Et Mic qui revient et s’installe à Washington. Sans prévenir. Le choc. Le regard de Sarah, ce soir-là. Accusateur. Perdu.

        Brusquement, il se met à parler plus vite. Je sens qu’il saute des chapitres, comme s’il voulait ne pas revivre ces longs mois à jouer au chat et à la souris. Il ne s’attarde plus sur les regards qu’elle lui lance, sur Renée qui se doute de quelque chose, sur Mic qui le nargue et le temps qui file sans régler le moins du monde leurs problèmes. Tout juste s’arrête-t-il un moment sur le coup qu’il avait pris sur le tête en tombant du fauteuil de l’amiral et qui le faisait halluciner.

        Il rit. Doucement. Il se souvient de la façon dont il l’imaginait, entrant dans son bureau dans des robes moulantes et sexy, ou sortant de sa salle de bain, uniquement vêtue d’une serviette de bain.
        Lavande. Il s’en souvient. Il se souvient de toutes les tenues séduisantes dans lesquelles il l’a vue. Et il se souvient de la moindre décoration, du moindre insigne sur son uniforme. De la façon dont sa jupe battait légèrement sur l’arrière de ses genoux quand elle marchait.

        Et puis il repart, raconte, raconte encore.

        Sa soirée de fiançailles. Elle, la bague de Mic au doigt, et lui, sous la véranda de l’amiral. L’évocation de tous leurs souvenirs, toutes ces années qu’ils ont passées ensemble. Il l’a retrouvée, la femme qu’il apprécie tant, la complice, l’amie. Et soudain, de nouveau, toute cette tension, tous ces non-dits. Il le sait, maintenant, il en est sûr : il l’aime. Il la veut. Elle va épouser un autre. Il veut lui dire, il essaye. Il y arrive. Il croit qu’il y arrive.
        Elle lui dit au revoir, l’embrasse tout doucement. Il la prend dans ses bras. La serre contre lui. L’embrasse. Il la veut. Il la veut tellement.
        Mais elle s’en va.

        Sa voix tremble. Sous sa tête, ces mains tressaillent, s’agitent, semblent chercher une position plus confortable mais je sais que ça n’a rien à voir. Il revit une nouvelle fois ce baiser, ce moment, et ses mains se tendent vers un corps absent.
        Doucement, il se calme. Un silence.

        L’échéance du mariage approche. Une semaine. Trois jours. Deux jours. Et ses quotas de vol. Il s’en va, quitte le JAG et Washington, loin de cette cérémonie de mariage qui le fait paniquer. Essaye de trouver un peu de repos en plein ciel. Mais le temps ne s’arrête pas. Il doit rentrer, assister au mariage. Il a promis.
        Le Tomcat. La tempête. La mer déchaînée. Le mariage finalement annulé quand il finit sur un lit d’hôpital. Il a malgré tout gagné un peu de répit. Il se remet lentement et rien ne change. Mis à part le mariage qui se fait de plus en plus lointain. Et Mic qui s’en va. Elle est perdue. Il l’invite à venir le voir, ils doivent parler, il croit sa chance enfin arrivée et ne veut pas la laisser passer. Mais il le fait.
        Renée en pleurs s’est réfugiée chez lui. Son père vient de mourir et il ne peut pas la laisser seule. Sarah comprend. Tourne les talons.
        Encore une occasion manquée.

        Il se tait de nouveau. Ses traits se sont fermés, sa mâchoire se contracte.

        La vie qui continue encore. Une fois, une seule, il tente de lui parler mais elle ne l’écoute pas. Il baisse les bras. Renée le quitte et il n’ose même pas le dire à Sarah. Il se sent ridicule. Il ne maîtrise plus rien. Ils retrouvent peu à peu un semblant d’amitié. Ils veulent chacun du temps pour cicatriser leurs blessures avant de songer à une nouvelle tentative.

        Et puis un soir, tout bascule. Comme un idiot, il se laisse séduire par une jolie blonde, sous les yeux de Sarah. Tout semble vouloir recommencer comme avant et c’est de sa faute. Il finit la nuit avec elle. Ne se doute de rien.
        Palmer a refait surface.

        En entendant ce nom, je me mets à tressaillir. Il m’a souvent parlé de lui. Je sais que c’était un sociopathe qui avait pris mon père pour cible et s’était déjà attaqué à son entourage pour le faire souffrir. Jusqu’au duel à mort qui les avait opposés et où mon père s’en était sorti de justesse.
        Je commence à comprendre.

        Il me raconte tout avec un soin du détail assez morbide. Il semble vouloir se faire souffrir lui-même. Il raconte l’angoisse terrible en apprenant que Sarah a disparu. Six jours sans dormir, sans manger, les doigts tremblants sur un téléphone qui ne voulait pas sonner. Il raconte Palmer, qui lui a laissé un jeu de piste pour le retrouver, Palmer qu’il découvre dans un vieux hangar, assis auprès de Sarah. Palmer embrassant Sarah. Et elle qui se laisse faire. Il raconte les menaces, le duel, le soulagement d’avoir retrouvé Sarah vivante, l’angoisse qu’elle ne le reste plus encore longtemps, l’incompréhension devant son visage hostile, sa stupeur devant le cri qu’elle pousse quand il finit par tuer l’assassin.
        Il raconte la façon dont il a voulu se faire pardonner, agenouillé auprès d’elle. Et la façon dont elle l’a repoussé.
        Il l’avait mérité, il s’y attendait. Il l’a laissée partir, laissant encore une fois faire le temps.
        Sauf que cette fois, le temps lui a manqué.

        Et d’une voix faible comme un mumure, il me dit enfin le coup de téléphone en pleine nuit.

        Il se tait. Allongée dans l’herbe près de lui, je le regarde fixement. Je ne sais plus quoi penser. Les pensées, les émotions se bousculent dans ma tête.
        C’est mon père. Un homme que je pensais connaître mieux que personne et voilà que je découvre un inconnu. Un homme qui a aimé, qui aime encore, et qui en a terriblement souffert.

        C’est mon père.

* * *

        J’ai voulu lui parler, j’ai voulu savoir. Est-ce que ma mère était au courant ? Est-ce qu’elle savait qu’il aimait - qu’il aime - une autre femme ? Une morte ? Mais c’est une autre question qui a franchi mes lèvres.

        _ C’est pour ça que tu m’as appellée Sarah ?
        _ En partie, oui... Je n’ai pas pu l’avoir mais je t’ai, toi.


        Il a ouvert les yeux, tourné la tête et m’a regardée. Ses yeux souriaient.

        C’est mon père.




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FIN.