EPILOGUE
Maggie posa son assiette fraîchement rincée avec les autres, sessuya les mains sur le torchon et se pencha vers le bébé debout contre ses jambes, agrippé à sa jupe. Henry ne marchait pas encore mais ça ne saurait tarder : dici quelques jours, il se tiendrait debout sans sappuyer sur quoi que ce soit et il ne faudrait plus grand chose, alors, pour quil commence à mettre un pied devant lautre.
La jeune femme prit le bébé dans ses bras et lembrassa sur la joue. Il se mit à rire.
_ Sarah ! cria-t-elle en direction du salon. Tu tes lavée la figure, ma chérie ?
Une fillette denviron huit ans passa la tête par la porte. De grosses boucles couleur miel encadraient un petit visage renfrogné, planté de deux yeux immenses et gris :
_ Mmaaaan... Je suis plus un bébééé...
_ Je sais, ma puce, mais même les grandes filles doivent se laver le visage et les mains quand elles se sont mis de la mousse au chocolat jusquaux oreilles.
La petite fille sessuya le menton et les joues dun revers de manche et adressa un sourire satisfait à sa mère. Celle-ci poussa un soupir et leva les yeux au ciel.
_ Dans la salle de bain, avec un gant de toilette et un peu de savon, sil te plaît...
Les boucles dorées disparurent et Maggie entendit sa fille monter à létage. La porte de la salle de bain claqua.
_ Ca va bientôt être ton tour, mon chéri... murmura-t-elle en embrassant de nouveau la joue du bébé.
Celui-ci, son pouce dans la bouche, avait attrapé une mèche des cheveux de sa mère.
_ Aïe ! Non, Henry... Ne tire pas...
Elle défit difficilement les cheveux du poing serré du bébé et les rejetta derrière son épaule, hors de portée.
_ Viens, on va dire bonsoir à Papa.
En sortant de la cuisine, Maggie éteignit la lumière, ferma doucement la porte et traversa le couloir plongé dans la pénombre pour se diriger vers le salon.
_ Harm ? Henry voudrait te dire bonsoir, je vais le coucher...
Harm était assis à son bureau, installé dans un angle de la pièce, et ne répondit pas. Il ne lavait pas entendue entrer. Plongé dans ses pensées, il ne regardait rien.
Ou plutôt si, il regardait une des photos encadrée sur le bureau.
Maggie sarrêta net. Elle connaissait ce regard et elle détestait le voir dans les yeux de son mari. Soudain, sa bonne humeur de la soirée senvola et fit place à une résignation froide. Elle se maîtrisait mais cela lui faisait toujours mal.
Le bébé lavait sentie tressaillir et avait tourné la tête vers elle, la fixant de ses grands yeux interrogateurs. Sentant sur elle le regard de son fils, Maggie lui planta de nouveau un baiser sur la joue, lui sourit, puis se dirigea vers le bureau. Le sourire sur ses lèvres sétait un peu figé.
_ Harm ? appela-t-elle de nouveau.
Celui-ci sursauta et la regarda, un peu interdit. Pendant une fraction de seconde, ses yeux bleu-gris la dévisagèrent comme sil ne la reconnaissait pas.
_ Oui ?
_ Henry va aller se coucher.
_ Oh...
Il lui adressa un de ces sourires qui lavait fait trembler des pieds à la tête, la première fois quelle lavait vu, un de ceux qui semblaient couler en elle comme du chocolat chaud et fondant. Maggie se sentait toujours désarmée devant ce sourire, mais elle le laissait délicieusement glisser sur elle, soudain réchauffée.
Sauf ce soir.
Le regard quelle avait capturé juste avant lavait faite se figer comme une statue.
Harm sapprocha et prit son fils dans ses bras. Celui-ci lui adressa un sourire lumineux. Maggie navait aucun doute : Henry allait hériter du sourire ravageur de son père.
_ Bonne nuit, matelot, murmura Harm en plantant des baisers dans le cou du bébé qui le firent éclater de rire.
Avec une expression attendrie, il rendit le bébé à sa mère.
_ Bonne nuit, capitaine ! Bonne nuit ! mima celle-ci en prenant le petit poing dans sa main et en lagitant en signe dau-revoir.
Henry semblait trouver cela très drôle.
Alors que Maggie sortait de la pièce, elle jeta un coup doeil par dessus son épaule : Harm sétait rassis et se massait le front, comme pour en chasser un mal de tête.
Ou pour se réveiller dun rêve.
Toujours minaudant avec son fils - qui navait selon tout apparence pas la moindre envie de dormir - la jeune femme monta les escaliers et se dirigea vers la salle de bain.
Sarah avait laissé la lumière allumée et le robinet mal fermé gouttait doucement dans le lavabo : la fillette semblait avoir voulu laisser toutes les preuves quelle sétait bel et bien lavée la figure. Maggie poussa un soupir mais ne put retenir un petit rire amusé. Si Henry allait hériter du sourire de son père, Sarah, elle, avait son caractère butté. Sans le moindre doute.
Tandis quelle changeait le bébé, Maggie laissa vagabonder ses pensées. Elle ne supportait pas de voir ce regard dans les yeux dHarm et pourtant les choses étaient telles quil y a neuf ans, lorsquelle lavait épousé. Seulement avec le temps elle avait pensé que ce regard disparaîtrait : de le voir encore si vif, presque dix ans après, lui faisait mal. Très mal. Même si elle préférait fermer les yeux et nen parlait jamais avec lui.
Maggie haussa les épaules, sarcastique. En parler pour dire quoi ? Parler de quoi ? De ce regard terriblement triste quil avait lorsquil regardait la photo dans son cadre de métal brossé, sur son bureau ? Même à Noël, même pour lanniversaire de la disparition de son père, il navait pas ce regard. Pourquoi maintenant ? Pourquoi cette photo ?
Henry gazouillait tranquillement tandis quelle reboutonnait son pyjama, ses grands yeux bruns fixant avec concentration la boîte de lingettes posée près de lui.
Au moins, son fils lui ressemblait. Il avait le sourire de son père mais le reste cétait elle. Les yeux bruns, les cheveux presques noirs, et même les quelques taches de rousseur quelle sentait pointer sous sa peau laiteuse de bébé. Sarah, elle, avait les yeux et le caractère de son père. Le front haut, aussi, comme lui. Les cheveux bouclés, dun châtain clair comme du miel, sortaient on ne savait trop doù, probablement un vieil héritage Rabb. Personne dans la famille de Maggie navait eu les cheveux bouclés.
La fillette était terriblement proche de son père et ce depuis sa naissance. Maggie avait parfois limpression de les interrompre, de les gêner, quand ils se murmuraient à mi-voix des secrets connus deux seuls et quelle entrait dans la pièce. Aussitôt, cétait le silence total, les sourires complices et les clins doeils, à tel point que Maggie se sentait parfois presque une étrangère dans sa propre maison.
En grandissant, Sarah navait jamais quitté son père : cétait son héros, lhomme de sa vie. Elle navait jamais été la petite fille idéale que Maggie aurait souhaitée, sage, jolie et aimable : Sarah était une éternelle rebelle, et si elle obéissait à sa mère cétait toujours avec une mauvaise grâce terrible, alors quHarm obtenait delle tout ce quil voulait.
Mais Maggie se vengerait sur Henry. Lui, au moins, elle le garderait près delle. Si Sarah était la fille de son père, Henry serait son fils.
La jeune femme entra dans la petite chambre du bébé. Le papier peint vert tendre sadoucissait encore dans la faible lueur de la veilleuse. Des cerfs, des biches et des faons couraient éternellement en rond sur la frise du mur, tandis quun gros Bambi plantait sur la couette du lit ses quatre sabots glissants sur la glace, devant un Pan-Pan hilare. Maggie sourit : les sourcils fronçés du faon lui rappelaient subitement une autre petite bête, cachée derrière ses boucles miel, qui ne voulait pas nettoyer les traces de mousse au chocolat de ses joues.
Quand elle coucha Henry bien au chaud sous sa couette, celui-ci ne broncha pas. Ce soir, il avait décidé dêtre sage comme une image, comme pour se faire pardonner la nuit précédente et la grosse colère quil avait faite pour aller dormir, avant de se réveiller toutes les deux heures en pleurant à cause dun cauchemar.
_ Bonne nuit, mon amour, chuchota-t-elle en lembrassant doucement sur le front.
Le bébé planta une nouvelle fois son pouce dans sa bouche et serra très fort contre lui le lapin bleu en tissu éponge complètement déformé dont il ne se séparait jamais pour dormir. Il suivit fixement sa mère du regard jusquà ce quelle sorte de la chambre.
Avant de redescendre, Maggie passa devant la chambre de sa fille et jetta un oeil par la porte entrouverte. Sarah était agenouillée sur la moquette, au pied de son lit, et jouait tranquillement avec un petit avion que son père lui avait offert - un petit Stearman jaune identique à celui quil possédait - à grands renforts de vroum vrouuuuuu... et de mouvements de bras.
La fillette était partie pour se comporter en garçon manqué et Harm ne faisait rien pour len empêcher. Maggie avait fronçé les sourcils de désaccord lorsquil avait offert le jouet à sa fille, pour son dernier anniversaire. Sous les yeux de sa fille, agrandis par lexcitation et la fierté, Harm avait même maladroitement écrit les quelques lettre de son prénom au marqueur sur un côté de lappareil, pour faire plus vrai.
Ils en avaient parlé, ensuite, et Harm lui avait dit quil ne lui avait pas spontanément offert mais que Sarah le lui avait réclamé. Et aussi quil ne songeait quà lui faire plaisir et quil se moquait bien de savoir si sa fille jouait avec des avions plutôt quavec des poupées, pourvu quelle soit heureuse.
Argument irrésistible. Maggie avait alors remarqué avec amusement quil se comportait en avocat même en dehors du travail, ils en avaient ri et cétait ce qui leur avait évité une dispute pour un sujet stupide.
Sarah navait pas remarqué la présence de sa mère à la porte et celle-ci ninsista pas. Elle redescendit doucement les escaliers, se dirigea vers le salon, puis sarrêta en plein milieu du couloir. Elle ne voulait pas risquer de retrouver ce regard insupportable une seconde fois et tourna les talons pour se rendre dans la buanderie.
Une fois là, Maggie ferma doucement la porte derrière elle et alluma la lumière. La buanderie, remplie de la fraîche odeur de lessive et de la chaleur du fer à repasser, était lendroit de la maison quelle préférait. Elle sy asseyait souvent quand elle voulait échapper à lanimation familiale. Ou bien quand elle voulait réfléchir. Comme ce soir.
Maggie se blottit dans le vieux fauteuil de cuir craquelé dont elle narrivait pas à se séparer et qui attendait depuis des années dans la buanderie quon veuille bien décider de son sort. Elle remonta ses genoux vers son menton et les entoura de ses bras.
Elle revoyait Harm, assis à son bureau, totalement déconnecté de la réalité. Elle revoyait se regard terriblement triste et résigné quil avait. Ce regard qui avait sur elle leffet inverse de ses sourires incroyables : il lui serrait le coeur et lestomac, comme si elle partageait un peu de cette souffrance quelle sentait toujours, tout au fond de lui.
Une souffrance dont il lavait toujours exclue. Elle aurait pu laider, elle aurait pu le soutenir, lui permettre de passer cette épreuve et den sortir.
Mais quelle épreuve ? Il lui en avait parlé, une fois, juste avant quils se marient. Elle le voyait encore, assis au bord du lit, les mains tremblantes, essayant de mettre des mots maladroits sur ce quil ressentait. Il avait pleuré. Cétait la seule fois où elle lavait vu pleurer comme un gamin, la seule fois où elle avait pu passer un bras autour de ses épaules, lui murmurant quil fallait quil oublie, quil range ça dans un coin de sa tête pour pouvoir continuer à vivre. Il lui avait dit quil essaierait.
Il navait jamais réussit. Et ce regard si triste le prouvait.
Cela sétait passé presque un an avant quils se rencontre. Il lui avait dit aussi simplement que possible que sa partenaire de travail avait été tuée dans un accident de voiture. Il lui avait dit quils se connaissaient et travaillaient ensemble depuis six ans, quelle lavait aidé à découvrir la vérité sur son père, quelle avait été la meilleure amie quil ait jamais eue. Il avait essayé de lui dire tellement dautres choses encore mais il sétait soudain retenu. Et il navait jamais formulé ce que Maggie avait très vite deviné.
Il était fou amoureux delle. En tout cas, elle pensait quil lavait aimée comme un fou. Que cétait fini. Que tout sétait terminé avec le coup de téléphone au milieu de la nuit qui lui avait annoncé la mort de sa partenaire.
Mais rien nétait fini, rien nétait terminé.
Il laimait toujours.
Maggie savait exactement, le jour de leur mariage, que les pensée de lhomme quelle épousait étaient encore tournées vers une autre. Elle le savait et lavait accepté. Et puis Harm navait jamais eu un mot de travers, jamais une attitude équivoque, il avait été irréprochable. Quand il lui faisait lamour, il était avec elle, il ne se trompait pas. Quand leur fille était née, cétait elle quil avait regardée, les yeux débordants damour et de reconnaissance. De fierté, aussi.
A la longue, Maggie avait pensé quil finirait par loublier, par tourner la page, pour se consacrer entièrement à elle et à leur famille. Et voilà que dix ans plus tard, elle comprenait son erreur. Il se consacrait à leur famille, oui. Pas à elle. Il était un avocat, un père, un mari et un amant. Il était tout cela et tout cela lui appartenait. Elle était Margaret Richards Rabb. Mais la toute petite étincelle, ce Harm innaccessible et lointain, caché sous des montagnes de self-control, celui quelle avait à peine entraperçu lorsquil avait pleuré dans ses bras, celui-là nétait pas à elle. Celui-là, il le réservait à une autre, à ce visage inconnu et pourtant tellement familier qui ornait son bureau.
Sans effort, Maggie visualisa le cadre argenté, tout simple, rectangulaire. Elle vit Harm, souriant dans son mess dress blanc impeccable quelle aimait tant, un bras passé autour des épaules du capitaine Sturgis Turner. Et lautre bras glissé à sa taille à elle.
Elle était vêtue dune robe dun vert tellement foncé quil en paraissait noir. Quelques reflets veloutés plus clairs marquaient ses épaules, sa poitrine, ses hanches. Elle était magnifique, Maggie devait bien se lavouer. Ses cheveux châtain foncé coupés court étaient relevés en arrière et derrière ses oreilles, dégageant son front. Elle ne portait pas de boucles doreilles mais un collier très fin, une petite chaîne dorée et ponctuée dune minuscule émeraude en forme de goutte. Pas de gants, pas de bijous aux mains non plus. Simplement, un ruban de velours de la couleur de sa robe, noué autour du poignet et orné dun petit bouquet de fleurs blanches.
Peu de maquillage. Elle était bien trop belle pour se cacher derrière. Juste un peu de rouge à lèvre sur un sourire ravissant.
Maggie comprenait quHarm soit tombé amoureux, elle était superbe.
Elle comprenait aussi quil ait du mal à loublier, avec cette image constament sous les yeux lorsquil rentrait du travail et son fantôme errant dans les yeux de ceux qui lavaient connue au JAG.
Maggie connaissait mal les collègues de travail dHarm. Elle les avait à peu près tous rencontrés : lamiral Chegwidden, le couple Roberts, le capitaine Turner, le lieutenant Tiner - mais était-ce bien lieutenant ? Elle ne savait plus - et même le Sénateur Latham, quelle avait rencontré une fois. Mais elle ne se sentait pas à laise dans ce monde. Elle navait jamais connu larmée, elle était simplement tombée sous le charme dun beau marin vêtu de blanc. Ils avaient leur language, leur code de conduite auquel elle ne comprenait rien et, plus que tout, ils avaient leurs souvenirs communs. Ils vivaient dans une communauté où elle était accueillie, tolérée, mais où elle nétait pas intégrée. Du tout.
Et Maggie avait mis de longues semaines à comprendre que le colonel dont ils parlaient si souvent était la jeune femme de la photo.
Lieutenant-colonel Sarah Mackenzie. Mac. Elle connaissait ce nom par coeur, même si Harm le prononçait rarement devant elle. Une personnalité de plus dans leur couple et leur famille, à titre posthume.
En entendant son prénom pour la première fois, Maggie sétait crispée. LorsquHarm lui avait parlé delle, juste avant leur mariage, il disait Mac. Pas Sarah. Peut-être, alors, était-ce aussi un peu sa faute si sa fille sétait détournée delle. Peut-être sen était-elle détournée la première en apprenant quHarm avait voulu lui donner le prénom de la femme quil avait aimée et aimait encore. Même sil avait prétendu vouloir rendre hommage à sa grand-mère, Maggie soupçonnait que, quelque part, cétait un lien de plus qui le reliait à sa fille.
La jeune femme soupira. Elle avait accepté cette vie le jour où elle avait épousé Harm. Elle lavait épousé avec son superbe dress white, son sourire de pub pour dentifrice, son métier davocat du JAG qui lenvoyait en mission sans prévenir pendant des jours et des jours, son père disparu, son passé avorté de pilote de chasse et ses plats végétariens.
La question de savoir si elle continuerait de vivre à ses côtés tout en sachant que son moi le plus intime appartenait à une autre femme ne se posait pas. Oui, elle lavait choisi et elle allait assumer. Elle allait vivre au mieux cette vie avec lui, pour elle, pour eux, et pour leurs enfants.
Et quelque part au fond delle-même, elle allait enfouir cette jalousie qui ne demandait quà la brûler vive si elle la laissait faire, et enterrer définitivement les questions auquelles il ne répondrait jamais.
Elle ne savait pas ce qui sétait passé entre eux. Pour ne pas se faire souffrir elle-même, nallait pas chercher à savoir.
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Javais vingt ans quand mon père me parla delle pour la première fois.
Je men souviens encore.
Il faisait très beau et nous étions partis tous les deux en balade dans son Stearman, comme nous le faisions si souvent depuis que javais treize ans. Cétait un peu plus difficile maintenant que jétudiais à Annapolis, ça le serait encore plus quand je serais partie en service actif, après mon diplôme, mais au moins nous en profitions au maximum pendant mes vacances. Quand il volait, mon père avait toujours lair si heureux... Cétait comme si je partageais avec lui un peu dintimité, juste lui et moi, comme sil minvitait dans son monde.
Ce jour-là, son monde sest encore aggrandi et jai découvert un homme que je naurais jamais soupçonné.
* * *
Il mavait emmenée dans les Appalaches. Cétait la première fois. Après avoir volé pendant un bon moment, il avait posé le Stearman sur une petite piste quil connaissait et nous nous étions installés un peu plus loin, sur un rocher, au soleil. Nous avions pique-niqué entre deux fous-rires : il avait passé son temps à me raconter des annecdotes dAnnapolis, quand lui, Sturgis et Keeter faisaient les quatre cent coups. Je navais jamais rencontré Keeter, mais en revanche, connaissant mon père et Sturgis, je ne métonnais même plus de toutes leurs gaffes.
Après avoir déjeuné, nous avions fini par nous allonger tranquillement dans lherbe. Une bonne digestion simposait, après le mal que nous avions eu à avaler nos sandwichs.
Nous sommes restés comme ça pendant, je crois, une bonne demi-heure, allongés côte à côte et les mains derrière la nuque. Je pensais quil sétait endormi et je nétais pas loin de faire pareil.
Et puis soudain, il sest mis à parler.
Je crois quil ne cherchait même pas à savoir si je lécoutais. Il nattendait aucune réponse de ma part. Simplement, il avait besoin de parler et il la fait.
_ Elle sappelait Sarah. Comme toi.
Il a commençé par le début. Leur rencontre, le jour où il recevait sa première DFC, sa ressemblance incroyable avec cette Diane quil avait connue et la façon dont il a hésité à lui serrer la main. Il ma raconté comment les choses ont démarré entre eux, au JAG, les frictions, les disputes... Il reconnaissait hônnetement son machisme à lui et son agressivité à elle. Son manque dhumour.
Il souriait en disant ça, les yeux toujours fermés et plongés dans ses souvenirs.
Puis, les premières confidences. Lenquête sur son oncle - dont javais entendu parler à Annapolis -, son alcoolisme, ses problèmes avec son père. Sa mère qui avait quitté le domicile conjugal et lavait abandonnée. Les disputes encore, cet acharnement quil met à la faire sortir de ses gonds, puis lamitié qui commence à germer entre eux et léquilibre précaire quils avaient réussi à trouver dans leur relation professionelle. Et juste au moment ou tout semble aller mieux entre eux, elle qui sen va, quitte le JAG, retourne à la vie civile pour lamour dun avocat. Son retour, enfin. La façon dont elle commence à sinquiéter pour lui, la façon dont il lui a parlé de son père disparu au Vietnam - mon grand-père que je nai jamais connu mais dont Papa parle si bien. Son ex-petit ami assassiné, elle, poursuivie par un fou, qui sen sort de justesse. Ensuite, la recherche du meurtrier de Diane, leur premier baiser. Un peu irréel.
Il sourit encore.
Et la Russie. Lui, parti à la recherche de son père sur un coup de tête et elle qui le suit sans hésiter, pour protéger ses arrières, pour le protéger, sans savoir dans quoi ils sengagent. Enfin, la découverte de la triste vérité et elle, toujours là pour le soutenir. Le retour aux Etats-Unis, la confrontation avec ma grand-mère, Trisha.
Et puis la vie qui continue. Leur soirée mouvementée à lambassade du Soudan, elle si belle dans sa robe bleue. Le début de sa galère : son mari qui refait surface et se suicide sous ses yeux, les menaces sur sa carrière, lui qui se démène pour la défendre et la sortir de là. Finissant - je nen doutais pas - par y arriver. Et encore, des hauts et des bas : les disputes, le manque de confiance, leur relation qui évolue et quils narrivent pas à maîtriser. Et pendant un de ces hauts, le voilà qui lui fait une promesse. Qui leur donne une échéance de cinq ans avant de faire un bébé ensemble.
Mon père sarrête. Il ne sourit pas : il y a sur son visage une expression calme, pensive. Je peux facilement deviner ses pensées, je le connais assez pour ça. Et je lentends me dire silencieusement que si les choses avaient été différentes, jaurais pu être ce bébé.
Je ne dis rien. Jattends.
Finalement, il reprend son récit, les yeux toujours clos, les bras toujours derrière la tête, dans lherbe chauffée par le soleil. Il me raconte la folie quil a faite de retourner voler. Cétait plus fort que lui, il avait besoin de se prouver quil pouvait toujours voler, quil était toujours pilote et, plus que tout, un bon pilote. Les adieux dans son bureau, elle qui sanglote sur son épaule. Il mexplique que ça lui a fait plus mal que lorsquelle avait quitté le JAG, même si cétait lui qui partait, même si cétait pour retourner voler. Il sentait que cétait une erreur, non pas pour lui, mais pour eux. Pour ce eux soujacent qui commence à pointer dans les regards, dans les comportements. Son retour, enfin. Heureux et fier de lui, fier de lavoir fait, si seulement cela navait pas brisé quelque chose entre eux. Et puis larrivée de lautre. Mic Brumby. En partant, il a laissé la place libre et la trouvée occupée à son retour. Il ny a plus de eux. Le eux, désormais, cest elle et lui.
Sydney.
Il fait une nouvelle pause. Tellement longue que je me demande sil na pas fini par sendormir. Mais non, il finit par reprendre.
Sydney. Lincroyable gâchis. Le souvenir impérissable gardé de Luna Park illuminé sur le fleuve, tandis quelle lui fait des avances. Elle est là, devant lui, tellement belle, elle soffre et il dit non. Pas encore. Pourquoi ? Il nen sait rien. Il nest pas fichu de savoir, presque vingt-cinq ans plus tard, pourquoi il la repoussée. En revanche, il sait pourquoi elle portait une bague de fiançailles à leur retour...
Il sarrête encore. Murmure.
_ Toutes ces occasions ratées...
Washington de nouveau. Mic resté en Australie, un peu abstrait, mais la bague le nargue. Bien concrète, elle. Lui qui se venge un peu avec larrivée de Renée. Difficile de se venger dune vengeance. Il est le seul coupable, à lorigine. Et Mic qui revient et sinstalle à Washington. Sans prévenir. Le choc. Le regard de Sarah, ce soir-là. Accusateur. Perdu.
Brusquement, il se met à parler plus vite. Je sens quil saute des chapitres, comme sil voulait ne pas revivre ces longs mois à jouer au chat et à la souris. Il ne sattarde plus sur les regards quelle lui lance, sur Renée qui se doute de quelque chose, sur Mic qui le nargue et le temps qui file sans régler le moins du monde leurs problèmes. Tout juste sarrête-t-il un moment sur le coup quil avait pris sur le tête en tombant du fauteuil de lamiral et qui le faisait halluciner.
Il rit. Doucement. Il se souvient de la façon dont il limaginait, entrant dans son bureau dans des robes moulantes et sexy, ou sortant de sa salle de bain, uniquement vêtue dune serviette de bain.
Lavande. Il sen souvient. Il se souvient de toutes les tenues séduisantes dans lesquelles il la vue. Et il se souvient de la moindre décoration, du moindre insigne sur son uniforme. De la façon dont sa jupe battait légèrement sur larrière de ses genoux quand elle marchait.
Et puis il repart, raconte, raconte encore.
Sa soirée de fiançailles. Elle, la bague de Mic au doigt, et lui, sous la véranda de lamiral. Lévocation de tous leurs souvenirs, toutes ces années quils ont passées ensemble. Il la retrouvée, la femme quil apprécie tant, la complice, lamie. Et soudain, de nouveau, toute cette tension, tous ces non-dits. Il le sait, maintenant, il en est sûr : il laime. Il la veut. Elle va épouser un autre. Il veut lui dire, il essaye. Il y arrive. Il croit quil y arrive.
Elle lui dit au revoir, lembrasse tout doucement. Il la prend dans ses bras. La serre contre lui. Lembrasse. Il la veut. Il la veut tellement.
Mais elle sen va.
Sa voix tremble. Sous sa tête, ces mains tressaillent, sagitent, semblent chercher une position plus confortable mais je sais que ça na rien à voir. Il revit une nouvelle fois ce baiser, ce moment, et ses mains se tendent vers un corps absent.
Doucement, il se calme. Un silence.
Léchéance du mariage approche. Une semaine. Trois jours. Deux jours. Et ses quotas de vol. Il sen va, quitte le JAG et Washington, loin de cette cérémonie de mariage qui le fait paniquer. Essaye de trouver un peu de repos en plein ciel. Mais le temps ne sarrête pas. Il doit rentrer, assister au mariage. Il a promis.
Le Tomcat. La tempête. La mer déchaînée. Le mariage finalement annulé quand il finit sur un lit dhôpital. Il a malgré tout gagné un peu de répit. Il se remet lentement et rien ne change. Mis à part le mariage qui se fait de plus en plus lointain. Et Mic qui sen va. Elle est perdue. Il linvite à venir le voir, ils doivent parler, il croit sa chance enfin arrivée et ne veut pas la laisser passer. Mais il le fait.
Renée en pleurs sest réfugiée chez lui. Son père vient de mourir et il ne peut pas la laisser seule. Sarah comprend. Tourne les talons.
Encore une occasion manquée.
Il se tait de nouveau. Ses traits se sont fermés, sa mâchoire se contracte.
La vie qui continue encore. Une fois, une seule, il tente de lui parler mais elle ne lécoute pas. Il baisse les bras. Renée le quitte et il nose même pas le dire à Sarah. Il se sent ridicule. Il ne maîtrise plus rien. Ils retrouvent peu à peu un semblant damitié. Ils veulent chacun du temps pour cicatriser leurs blessures avant de songer à une nouvelle tentative.
Et puis un soir, tout bascule. Comme un idiot, il se laisse séduire par une jolie blonde, sous les yeux de Sarah. Tout semble vouloir recommencer comme avant et cest de sa faute. Il finit la nuit avec elle. Ne se doute de rien.
Palmer a refait surface.
En entendant ce nom, je me mets à tressaillir. Il ma souvent parlé de lui. Je sais que cétait un sociopathe qui avait pris mon père pour cible et sétait déjà attaqué à son entourage pour le faire souffrir. Jusquau duel à mort qui les avait opposés et où mon père sen était sorti de justesse.
Je commence à comprendre.
Il me raconte tout avec un soin du détail assez morbide. Il semble vouloir se faire souffrir lui-même. Il raconte langoisse terrible en apprenant que Sarah a disparu. Six jours sans dormir, sans manger, les doigts tremblants sur un téléphone qui ne voulait pas sonner. Il raconte Palmer, qui lui a laissé un jeu de piste pour le retrouver, Palmer quil découvre dans un vieux hangar, assis auprès de Sarah. Palmer embrassant Sarah. Et elle qui se laisse faire. Il raconte les menaces, le duel, le soulagement davoir retrouvé Sarah vivante, langoisse quelle ne le reste plus encore longtemps, lincompréhension devant son visage hostile, sa stupeur devant le cri quelle pousse quand il finit par tuer lassassin.
Il raconte la façon dont il a voulu se faire pardonner, agenouillé auprès delle. Et la façon dont elle la repoussé.
Il lavait mérité, il sy attendait. Il la laissée partir, laissant encore une fois faire le temps.
Sauf que cette fois, le temps lui a manqué.
Et dune voix faible comme un mumure, il me dit enfin le coup de téléphone en pleine nuit.
Il se tait. Allongée dans lherbe près de lui, je le regarde fixement. Je ne sais plus quoi penser. Les pensées, les émotions se bousculent dans ma tête.
Cest mon père. Un homme que je pensais connaître mieux que personne et voilà que je découvre un inconnu. Un homme qui a aimé, qui aime encore, et qui en a terriblement souffert.
Cest mon père.
* * *
Jai voulu lui parler, jai voulu savoir. Est-ce que ma mère était au courant ? Est-ce quelle savait quil aimait - quil aime - une autre femme ? Une morte ? Mais cest une autre question qui a franchi mes lèvres.
_ Cest pour ça que tu mas appellée Sarah ?
_ En partie, oui... Je nai pas pu lavoir mais je tai, toi.
Il a ouvert les yeux, tourné la tête et ma regardée. Ses yeux souriaient.
Cest mon père.
* * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * * *
FIN.