_ « Qui suis-je ? »
Cette
question avait hanté sa vie des années durant et voilà qu’elle trouvait enfin
une réponse.
_ « Tu es l’Elu. »
Disons
plutôt qu'elle trouvait au moins un semblant de réponse...
Cela faisait près de cinq
heures que Jarod conduisait en silence, sur une route perdue au milieu d’un
paysage trop gigantesque pour elle. Après d'interminables miles passés à
traverser des villes anonymes, la route avait rejoint de larges étendues
d'arbres dont les grandes ombres accentuaient encore le déclin du jour. Le
Canada n'était pas loin.
Sur le siège passager, Mac
ne disait rien. Immobile et silencieuse, ce n'était que par quelques gestes
muets, quelques discrets mouvements de tête que son compagnon pouvait deviner
qu'elle ne dormait pas.
Jarod
se replongea dans ses pensées, les yeux fixés sur la route. Les révélations que
lui avait faites l'amiral Randall remuaient une fois de plus la fange boueuse
de secrets dont le Centre avait fait sa marque de fabrique. Il était l'Elu.
Comment et dans quel but avait-il été élu, il n'en savait rien. Le plus
insupportable de tout était sans doute le fait de n'avoir justement jamais
aucune certitude. A force de croire aveuglément des choses qui s'étaient
révélées fausses par la suite, il ne se fiait plus à ce qu'il apprenait. Rien
n'était jamais vrai, au Centre, et surtout pas ceux qui y travaillaient, amis
ou ennemis.
Lors
de son voyage sur Carthis, les découvertes qu'il avait faites sur le Centre et
la famille Parker avaient expliqué en partie beaucoup de choses, mais cela
faisait longtemps qu'il s'était habitué à ces demi-vérités et il ne savait
toujours pas à quoi lui-même aurait pu leur être utile, au delà de ses
compétences de caméléon génial. Il y avait pourtant forcément une explication au
rôle qu'il tenait depuis le début de cette histoire.
Depuis
le début de sa vie, puisqu'elle se résumait à ça.
Il
retint une fois de plus le soupir qui lui montait aux lèvres et fit ce qu'il
faisait toujours lorsqu'il ne voulait pas s'apitoyer sur son propre sort : il
se pencha sur les problèmes des autres.
La
jeune femme assise à ses côtés, immobile et blafarde sous la pénombre refroidie
par les grands arbres, n'était qu'un amalgame de souffrances plus ou moins bien
acceptées, certaines cicatrisées depuis longtemps, d'autres ronronnant encore
sournoisement à fleur de peau. Et pourtant, elle ne lui avait rien dit. Depuis
la conversation qu'ils avaient eu, dans ce petit snack près de la base
militaire, elle n'avait pas desserré les dents et maintenait entre eux une
distance respectable.
Selon
toutes apparences, il n'était pas question de copinage entre eux.
Il
jeta un coup d’oeil soucieux au ciel. La nuit tombait et ils étaient encore
loin du cabanon de pêche de l’amiral, il allait leur falloir trouver où dormir.
_ « Colonel ? »
Après
plus de deux heures passées en silence, la voix de Jarod fit brusquement
sursauter la jeune femme.
_ « Vous pourriez regarder sur la carte si
nous pouvons trouver une petite ville dans les environs ? »
Sans
un mot, Mac s’exécuta et déplia la grande carte routière sur ses genoux, les
sourcils froncés pour tâcher de décrypter les inscriptions noyées dans la
pénombre du jour.
_ « Je croyais que nous en avions encore pour
un moment », remarqua-t-elle enfin.
_ « Encore quatre, peut-être cinq heures de
route. Et à moins que vous ne soyez tentée d’arriver là-bas en pleine nuit,
nous ferions mieux de trouver un motel quelque part… »
Ils
avaient décidé d’un commun accord de faire la route en voiture. La vieille Ford
que Jarod avait rachetée pour trois fois rien à un garagiste ne payait pas de
mine mais au moins elle avalait sans broncher les miles et elle passait
inaperçu.
Le
Centre n’aurait pas manqué de découvrir qu’il était entré en contact avec
l’amiral Randall et était probablement déjà à ses trousses, Parker en tête. Une
voiture leur avait paru le moyen le plus sûr pour s’éclipser sans qu’on les
remarque mais elle leur faisait perdre un temps monstrueux et ils ne pouvaient
plus compter que sur une chose pour retarder le Centre dans la quête aux
rouleaux : que l’armée protège au maximum son amiral prisonnier et lui
interdise tout contact avec quelqu’un d’extérieur à la base.
_ « Là… A dix-huit miles d’ici, environ, un
genre de bourgade. Nous devrions y trouver où dormir.
_ Et de quoi manger, je meurs de faim. »
Jarod
sourit à sa compagne mais elle ne lui répondit pas.
_ « Quelque chose vous tracasse ? »,
demanda-t-il.
_ « Non… Rien… Tout va bien en dehors du fait
que je suis en voiture avec un inconnu, au milieu de nulle part, à la recherche
de reliques miraculeuses… »
Jarod
retint un rire un peu moqueur.
_ « Cela vous sort de votre ordinaire, je me
trompe ? »
Mac
réfléchit un instant puis répondit.
_ « Pas tant que ça. On m’a déjà entraînée à
la recherche d’un fantôme dans une roulotte tzigane en Russie, on m’a invitée à
un pique-nique dans les Appalaches où je me suis retrouvée poursuivie par des
tueurs, une balle dans la cuisse… Ce genre de choses…
_ On vous fait faire tout ça, au
JAG ? »
L’expression
de Jarod n’avait plus rien de moqueur.
_ « Oh non, ça s’était en dehors du travail.
Au JAG c’est encore beaucoup plus rigolo… »
Le
silence qui suivit en disait tellement long que la jeune femme n’avait pas
besoin d’illustrer ses propos.
_ « Vous m’en voulez ? », reprit Jarod.
_ « De quoi ?
_ Hé bien… De vous avoir entraînée dans une
situation qui vous dépasse…
_ Vous ne m’avez pas entraînée, c’est moi qui vous
ai forcé la main. Seulement je n’aime pas foncer à l’aveuglette.
_ Vous ne…
_ C’est vous qui connaissez le fond de l’histoire,
capitaine, pas moi. Et je voudrais savoir où je mets les pieds et si nous
devons nous attendre à avoir de la visite.
_ Colonel, vous devez me faire confiance, je ne
peux pas vous révéler ce que je sais. Pour votre propre…
_ Ma propre sécurité, je sais. Seulement, pour
ma propre sécurité, j’aimerais savoir s’il est utile que je sorte le revolver
que j’ai rangé dans mon sac. »
Jarod
ne répondit pas tout de suite. Un long moment, il resta immobile, les yeux
fixés sur la route interminable qui défilait sous ses roues.
_ « Peut-être, oui. Je doute qu’ils puissent
deviner où nous nous trouvons en ce moment, mais nous devrons être prudent
lorsque nous arriverons chez l’amiral. Le Centre aura peut-être eu l’occasion
de l’interroger entre temps, et là… »
Il
se tut de nouveau et Mac n’insista pas. Le jour s’était fait un peu plus sombre
et ils continuèrent leur route sans un mot, comme ils l’avaient fait depuis
leur départ.
Tout
doucement, la pluie s’était mise à tomber.
_ _ _ _ _ _ _ _
Les
cheveux encore humides des éclaboussures de la douche et la vapeur, chaudement
enveloppée dans un épais peignoir, Parker sortie de sa salle de bain. Un rapide
coup d’œil la rassura sur la présence de son revolver, sagement posé sur une
chaise, dans son holster. Lorsqu’elle ne le portait pas sur elle, elle
vérifiait constamment qu’il se trouvait non loin d’elle, au cas où elle en
aurait besoin. A la longue, c’était devenu un réflexe auquel elle ne prenait
même plus garde.
Après avoir ravalé une première fois son orgueil sur la grille de la base militaire puis sur le fait qu’elle avait encore raté Jarod de peu, elle était rentrée dans le Delaware furieuse. Elle avait bien tenté d’insister pour voir l’amiral Randall mais le capitaine Rabb avait été inflexible : ils ne pouvaient pas rencontrer le prisonnier sans que son avocat ne soit présent. Une vexation supplémentaire qui ajoutait à son échec.
Parker
ouvrit son dressing pour prendre quelques affaires de rechange et son regard
tomba sur un vêtement un peu insolite : une épaisse chemise de trappeur en
flanelle, à carreaux rouges et noirs, cachée entre une veste de cuir souple et
un chemisier rose pâle.
Aussitôt ,
un parfum, une voix lui revinrent en mémoire et puis... Thomas.
Les
doigts tremblants caressèrent doucement le tissu épais et un léger sourire
naquit sur les lèvres de la jeune femme. Tant de souvenirs, tant de douceur… Il
lui semblait par moments que durant ces quelques mois avec lui, elle avait fait
le plein de chaleur et de tendresse. Elle ne se rappelait pas s’être jamais
réveillée en souriant, en dehors de ces délicieux matins où elle le trouvait
près d’elle, blotti contre son épaule et un bras passé à sa taille.
Mais
la voix et le visage de Thomas s’estompaient peu à peu dans sa mémoire, malgré
tous les efforts qu’elle faisait pour les maintenir le plus vivaces possible.
Elle n’avait pas voulu garder de photos de lui, préférant s’attacher à un
accessoire, un objet personnel… une chemise, qu’elle lui avait si souvent
empruntée.
Et
puis…
Depuis son séjour sur
Carthis, les repères qu’elle avait cru immuables avaient totalement viré de
bord : l’ordre des choses n’était plus en ordre du tout, tout se
bousculait et elle ne savait plus à quoi, à qui se fier. Elle ne faisait même
plus confiance à son instinct, un atout devenue faiblesse depuis qu’il l’avait
presque jetée dans ses bras.
Thomas
était mort, le temps avait passé, et cet autre visage, cette autre voix,
avaient maintenant pris une importance qu’elle ne maîtrisait pas. Malgré tous
les efforts qu’elle avait fait pour oublier Carthis, pour ne surtout pas le
laisser prendre trop de place, elle devait bien s’avouer qu’il occupait ses
pensées nuit et jour.
Et
plus pour les mêmes raisons qu’auparavant.
Longtemps,
elle l’avait cordialement détesté. Il l’avait taquinée, ridiculisée, humiliée
parfois, ils jouaient ensemble au chat et à la souris et elle en venait parfois
à se demander qui était réellement le chat. Il lui échappait toujours, quoi
qu’elle fasse, et les rares fois où elle avait réussi à le tenir à la pointe de
son revolver, il l’avait persuadée de l’aider. Elle s’était toujours sentie
faible de lui céder ainsi, mais elle n’avait jamais eu à le regretter.
Il
lui fallait bien admettre que Jarod était son allié. Quoiqu’elle dise, il était
bien plus fiable que les monstres qui composaient le Centre, ceux qui se
prétendaient sa famille, ses collègues, ses… amis ?
Oui,
Jarod était son allié.
Uniquement.
Parker
referma lentement le placard : ses pensées lui avaient déjà échappé depuis
longtemps. Des tonnes de souvenirs et de sensations remontaient doucement des
profondeurs où elle avaient tenté de les étouffer. Mais elle était seule et si
elle pouvait au moins se contrôler devant les autres, elle ne parviendrait
jamais à se mentir à elle-même. Thomas avait été le seul jusqu’à présent qui la
devine aussi bien. Il lui avait dit que sa souffrance venait du fait qu’elle
avait toujours préféré oublier, ignorer, noyer ce qu’elle ne maîtrisait pas
plutôt que d’y faire face. A commencer par sa mère.
Brusquement,
la jeune femme changea d’avis, rouvrit le placard, décrocha l’épaisse chemise à
carreaux et abandonna son peignoir sur le sol pour l’enfiler. Puis, pelotonnée
dans la chaude flanelle, elle se roula en boule sur son lit.
Thomas…
Il avait toujours eu tellement raison. Il avait probablement été le seul qui
soit réellement équilibré, dans son entourage, le seul qui ne cache ni secret
de famille ni cadavre dans son placard. C’était cet équilibre qu’elle avait
envié et cherché auprès de lui, ce calme imperturbable qui ne le quittait pas,
le ton toujours égal de sa voix. Il était stable, rassurant, et elle était
parvenue à mettre en lui toute sa confiance comme elle ne l’avait jamais fait
depuis la mort de sa mère.
Et
puis, de nouveau, ce grand silence. Cette douleur contre laquelle elle ne
pouvait qu’hurler sa rage et son impuissance. Ce vide. Du jour au lendemain,
les murmures dont il berçait ses nuits avaient disparu, plus de corps chaud
contre lequel se blottir lorsque les draps sont froids, plus de main tiède et
ferme sous la sienne pour l’aider à affronter ses angoisses.
Elle
avait pourtant réussi à surmonter ce nouveau deuil, elle ne savait trop
comment. On ne s’habitue jamais aux drames, chacun semble plus lourd encore à
porter, mais c’était compter sans son héritage. Sur Carthis, elle avait appris
ce qu’avait été sa famille et les horreurs que son ancêtre avait commises, et
elle savait à présent que c’était sa colère qui la portait. Sa colère et sa
fierté de fille Parker. Parce qu’une Parker ne baisse jamais la tête.
Elle
avait surmonté tout cela, mais elle sentait bien que, quelque part, elle
n’endurerait pas éternellement d’autres épreuves. Elle en serait probablement
capable mais elle le refusait tout simplement : plus les nuits passaient,
vides et mornes depuis la mort de Thomas, et plus elle se surprenait à songer à
une vie différente.
Cette vie, une seule
personne la lui avait proposée : elle avait eu le choix et avait fait le
mauvais. Si par bonheur l’occasion se représentait, elle ne commettrait pas
deux fois la même erreur.
_ « Il y a quelque chose d’extraordinaire avec
la vie, Parker : elle change l’histoire. La fin ne dépend que de
toi. »
Y
aurait-il encore une chance pour elle de réécrire cette fin ?
Peut-être,
pourvu qu’elle le veuille. Et jusque là, elle n’avait jamais vraiment été
claire dans ses choix…
Elle se souvenait avec une
exactitude parfaite de sa dernière rencontre avec Jarod, deux mois à peine
après leur aventure sur l’île de Carthis. Elle l’avait poursuivi cette fois à
Seattle, où il était devenu serveur dans un bar miteux. Lorsqu’elle s’était
ruée hors de sa voiture, flanquée de deux nettoyeurs et d’un Broots plus
nerveux et maladroit que jamais, Jarod s’était enfui par l’arrière-cour mais,
pour une fois , elle l’avait anticipé et elle l’attendait à la sortie. Alors
qu’il se précipitait vers la ruelle étroite encombrée de bennes à ordures, elle
l’avait menacé de son arme et l’avait vu se retourner lentement vers elle. Dès
que son regard avait croisé le sien, elle avait su qu’il lui échapperait :
par moments, il était tout simplement hypnotisant.
_ « Tu ne tireras pas, n’est-ce
pas ? » lui avait-il dit.
_ « Ne m’y force pas. »
Il
avait eu un petit sourire agaçant, ironique, de ceux qui disent « Je ne te
crois pas ».
Elle
avait tiré. Dans une poubelle, à quelques pas de lui. L’espace d’un instant,
elle s’était crue intimidante mais son regard, une fois encore, l’avait
détrompée. Et puis, il s’était approché, doucement, sans un mot. Derrière lui,
la porte du bar soigneusement bouclée résistait aux assauts des nettoyeurs qui
avaient entendu le coup de feu.
Jarod
l’avait rejointe. Il avait pris entre ses doigts une mèche de ses cheveux,
l’avait caressée, longuement, d’un air presque pensif, puis il avait posé sa
main sur sa joue et s’était penché, avec une lenteur calculée. Parker avait
subitement senti un frisson dégringoler son dos. Le visage de Jarod était si
près du sien qu’il n’avait qu’à incliner légèrement la tête pour que leurs
lèvres se frôlent.
Et la jeune femme s’était
surprise à le désirer de toutes ses forces.
Mais
il ne l’avait pas fait. Il avait déposé un baiser à peine perceptible sur sa
tempe et murmuré :
_ « Ne laisse pas le Centre bouffer ta vie,
Parker… »
L’instant
d’après il avait disparu.
Parker
laissa échapper un soupir. Cette course-poursuite ne finirait jamais, elle s’en
était aperçue depuis un certain temps. Peut-être bien que le chat n’avait plus
envie d’attraper la souris… Peut-être bien…
Elle
secoua la tête d’un air las et enfonça un peu plus son menton dans le col tiède
de la chemise mais le mouvement ne parvint pas à chasser la pensée de son
esprit. Elle en était parfaitement consciente : elle ne voulait plus
attraper Jarod, encore moins le ramener au Centre. Elle l’avait su bien avant
ces quelques secondes dans cette rue sordide de Seattle.
Elle
l’avait désiré, elle s’était sentie frémir au contact de ses lèvres contre sa
tempe, il lui avait presque semblé sentir à nouveau la chaleur du feu de bois
dans son dos, ce fameux soir où elle lui avait cédé, chez Ocee. Si la vieille
herboriste n’était pas entrée à ce moment-là… Si seulement… Peut-être que tout
aurait finalement basculé, peut-être qu’elle n’aurait pas fait machine arrière,
plus tard, dans la voiture. Et peut-être ne serait-elle pas là, ce soir,
blottie dans cette chemise toute chaude, et seule.
Seule.
Le
téléphone se mit à sonner et la jeune femme frissonna. Un instant encore, dans
la chambre plongée dans le noir, elle resta immobile. Elle tendit la main.
_ « Quoi ?
_ Miss Parker, ils ont trouvé quelque chose… »
Broots.
Le fidèle Broots. Celui qui ne dort jamais, qui courbe l’échine à la moindre
remarque, celui qu’elle s’ingénie à humilier parce qu’elle ne supporte pas les
faibles, et pourtant celui qui se révolte parfois contre elle, qui ose lui dire
ce que d’autres ne font pas, et qui fait preuve à son égard d’un tact et d’une
gentillesse qu’elle ne lui rend que trop rarement.
_ « Oui, Broots ?
_ Je voulais vous dire que monsieur Raines est
parti il y a deux minutes, en emmenant monsieur Lyle et une dizaine de
nettoyeurs. Ils sont partis en catastrophe, je crois qu’ils ont trouvé une
piste pour Jarod.
_ Ca leur arracherait la langue de me
prévenir !!! » grinça-t-elle furieusement.
_ « Je ne sais pas, miss Parker, mais… Enfin,
je voulais vous prévenir… Vous voulez… Vous voulez qu’on les suive ?
_ La piste est encore chaude, c’est ce que font les
bons chiens. Ils suivent.
_ …
_ Broots, tâchez de découvrir où ils se rendent. Je
prends ma voiture et je vous appelle en route.
_ Et… Sydney ?
_ Laissez-le dormir. Il est près de minuit.
_ Vous… Vous n’allez pas y aller seule ?
_ Je vous rappelle quand je suis sur la
route. »
Et
elle raccrocha.
Si
Raines levait le camp en quatrième vitesse, il y avait des chances pour qu’il
ait découvert la piste des rouleaux ou celle de Jarod. Dans un cas comme dans
l’autre, elle n’allait sûrement pas le laisser la distancer.
_ _ _ _ _ _ _ _
La
pluie n’avait cessé de tomber depuis la veille. Une pluie fine et vaporeuse
comme un brouillard, qui s’infiltrait insidieusement sous les vêtements et
faisait traîner en longueur le lever du jour.
Mac
frissonna et jeta un coup d’œil sur le tableau de bord : le bouton du
chauffage de la vieille Ford était cassé, tout juste parvenait-il à éviter un
trop plein de buée sur les vitres. Il était près de 9 heures du matin et ils
roulaient déjà depuis quatre heures.
_ « On ne devrait plus tarder, je
pense », lui dit son compagnon comme ils arrivaient en vue d’un petit lac
noyé de brume.
De
fait, quelques minutes plus tard, ils franchissaient la vieille barrière qui
délimitait plus ou moins la propriété de l’amiral Randall. Au fond, sur la
droite, au bout du chemin cahotant et boueux sur lequel les roues de la voiture
patinaient par endroits, une petite maisonnette se tenait comme un crapaud
accroupi. Le toit bas dégoulinait sans discontinuer de l’eau qui ruisselait des
arbres au dessus.
_ « Hé bien… » remarqua la jeune femme.
« L’endroit rêvé pour un petit week-end en amoureux… »
Jarod
lui jeta un regard un peu perplexe, se
demandant à qui elle faisait allusion.
_ « Je plaisante, capitaine. On ne me
traînerait pour rien au monde dans un trou pareil.
_ En été ce doit être assez beau…
_ Le soleil qui se reflète sur l’eau, les poissons
qui frétillent et les écureuils qui jouent dans les arbres… Oui, je vois très
bien le tableau. Seulement, là, tout de suite, cela ressemble plutôt à Sleepy
Hollow revu et corrigé par L’étrange Noël de Mister Jack ».
_ Que… »
Jarod
se tut : cette fois, il avait bel et bien manqué l’allusion et une fois de
plus, il se promit de combler son ignorance au plus vite. Une résolution
supplémentaire : le monde était décidément bien vaste et il n’aurait
probablement pas assez de sa vie pour combler le retard qu’il avait accumulé en
trente et quelques années d’enfermement.
Après
un ou deux légers dérapages supplémentaires dans la boue, la voiture se cala
enfin dans l’espace vaguement délimité qui semblait destiné à cet effet. Ses
occupants mirent pied à terre.
_ « Quelqu’un est passé avant nous… » fit
Sarah en notant quelques traces mouillées à demi effacées.
_ « J’avais remarqué. »
Ils
se hâtèrent tous deux de rejoindre le plancher de bois qui devançait la maison
et qui, les pieds dans l’eau, devait servir à la fois de terrasse et de ponton.
La porte d’entrée avait été forcée sans aucun ménagement et se balançait
doucement au gré du vent.
Lorsqu’ils
entrèrent, Jarod ne fit aucune réflexion. La maisonnette avait été fouillée en
bonne et due forme, le contenu des placards gisait au sol, les meubles étaient
renversés, les coussins éventrés. Selon toute apparence, la déduction avait été
facile pour tout le monde : l’amiral Randall était parti pêcher en haute
mer le supposé jour où il découvrit les rouleaux sur la plage. Une fois en leur
possession, il était revenu dans chez lui, à quelques dizaines de miles de là,
au bord de ce petit lac. Chez lui, dans son cabanon de pêche. Le seul endroit
logique où devraient maintenant se trouver les précieux parchemins.
_ « Vous pensez que nous trouverons quand même
ce que nous cherchons ? » demanda doucement Sarah.
_ « Je n’en sais rien. »
Son
compagnon poussa un soupir à fendre l’âme.
_ « Elle n’aurait pas fait ça. Elle n’aurait
pas poussé le vice jusque là.
_ Qui ?
_ … Rien. Je crois savoir qui a fait ça.
_ Moi aussi : c’est un méchant. »
Elle
était parvenue à le faire sourire. Depuis deux jours qu’elle le connaissait,
elle ne perdait déjà plus une occasion de s’attendrir sur son sourire, même si
elle le cachait bien. Elle ne pensait plus être encore aussi sensible au
sourire des hommes, après l’incomparable Flyboy Grin qu’elle connaissait si
bien, mais celui de Jarod n’était pas comparable. Par moments il était
soucieux, préoccupé, et puis en un instant un grand sourire éclairait son
visage, gommant tout sur son passage, allumant ses yeux. A côté
d’Harm-Le-Parfait-Séducteur, Jarod était un outsider : il charmait par son
côté naïf, spontané. Un sourire de gosse. Un vrai môme.
_ « Vous pensez qu’il a trouvé ce qu’il… ce
que nous cherchons ?
_ Je n’en sais rien.
_ Alors ? Qu’est-ce qu’on fait ? On
commence des fouilles archéologiques, au cas où il n’aurait pas trouvé et où
les rouleaux seraient encore là ?
_ Cela fait beaucoup de « au cas où »…
_ Donc, on fait demi-tour. »
Comme
la jeune femme illustrait ses propos et tournait les talons, Jarod ne bougea
pas. Il restait silencieux.
_ « Capitaine ? »
Elle
continuait à l’appeler par son grade mais il ne relevait plus : qu’elle
l’appelle comme bon lui semble.
Comme
il ne répondait pas, elle revint sur ses pas.
_ « Bien, puisqu’on en est à ne pas savoir ce
qu’on fait, moi je nous fais du thé.
_ …
_ Capitaine ?
_ Pardon ?
_ Vous voulez du thé ?
_ Euh… »
Plongé
dans ses réflexions, Jarod ne paraissait décidément pas reprendre pied avec la
réalité mais la jeune femme ne se démonta pas.
_ « Bien, je prends ça pour un oui. A ce
stade, je pourrais avaler de l’eau chaude sans rien dedans pourvu que ça me
réchauffe… »
_ _ _ _ _ _ _ _
_ « Miss ! »
Parker
se retourna et apprécia l’instant : au Centre, ce n’était pas tous les
jours qu’un bel homme courait sur ses talons.
Harm
arriva près d’elle, à peine essoufflé.
_ « J’ai pris le premier avion dès que j’ai eu
votre message… Vous savez où ils sont ?
_ Je crois, oui. Suivez-moi, je ne suis pas garée
très loin. »
Le
capitaine lui emboîta le pas sans broncher.
_ « J’ai eu l’adresse d’une cabane que Randall
utilise pour ses week-ends de pêche, près de la frontière du Canada.
_ … Et ?
_ Et j’ai de bonnes raisons de penser que Jarod et
votre colonel y sont.
_ Pourquoi ?
_ Pour de bonnes raisons. Mais j’ai estimé que vous
aviez le droit d’être mis au courant : suivez-moi. »
Harm
commençait seulement à s’habituer à cette façon qu’avait la jeune femme de
répondre par des non-réponses. Sans insister inutilement, il lui emboîta le
pas.
_ _ _ _ _ _ _ _
_ « Tenez, buvez ça… »
Le
ciel était tellement plombé que le peu de lumière qui leur parvenait n’arrivait
pas à éclairer la pièce. Jarod s’était assis dans le coin d’un vieux canapé
complètement défiguré et referma ses doigts avec bonheur sur la tasse brûlante.
_ « Merci… » murmura-t-il.
Mac
s’était assise près de lui. Les yeux perdus dans le vague, ils restèrent un
instant silencieux.
_ « A quoi pensez-vous ? »
demanda-t-elle finalement.
Jarod
eut un léger sourire.
_ « J’étais en train de me dire qu’avec cette
pluie, ce froid… Il ne manquait qu’un bon feu de cheminée pour que l’histoire
se répète.
_ Quelle histoire ? »
Il
secoua la tête comme pour se débarrasser de ses souvenirs.
_ « Oh.. Rien… C’est compliqué.
_ C’est l’ensemble de votre vie qui me paraît être
compliqué. Bienvenue au club.
_ Quel club ? »
Mac
se retint d’éclater de rire.
_ « C’est une façon de parler. »
Un
moment encore, le silence retomba.
_ « Ce capitaine Rabb… C’est un ami
proche ?
_ Pourquoi me demandez-vous ça ?
_ Parce qu’il n’avait pas l’air très heureux de
vous voir travailler avec moi.
_ Qu’est-ce que… Qu’est-ce qui vous fait penser à
lui, d’un seul coup ?
_ Une… vieille habitude que j’ai quand je ne veux
pas penser à moi-même.
_ Oh, je vois… Le feu de cheminée…
_ Oui.
_ Hé bien… Harm n’a jamais l’air heureux de me voir
travailler avec qui que ce soit en dehors de nos amis communs.
_ Vous… Vous et lui…
_ Non.
_ Ah. »
Nouveau
silence.
_ « Harm est… Il… Il est très compliqué, lui aussi.
_ Un adhérent de plus au club ? »
Mac
éclata de rire.
_ « C’est l’homme le plus complexe et torturé
que je connaisse. », ajouta-t-elle en reprenant son sérieux.
_ « Croyez-moi, j’en connais une, aussi…
_ Celle du feu de cheminée ? »
Jarod
sourit mais ne répondit pas. Il plongea dans sa tasse fumante et Mac n’insista
pas.
_ « Harm est… Il a été très marqué par la
disparition de son père, qu’il adorait, et depuis je crois qu’il n’ose accorder
sa confiance et son amour à personne. Il est tellement… Il prend toujours ses
distances au dernier moment. C’est presque devenu un réflexe de survie, chez
lui. »
Le
sourire de Jarod s’élargit encore plus, ironique.
_ « C’est tout juste la même chose, pour elle.
En plus du fait qu’elle vit dans un univers… disons… difficile.
_ Qu’est-ce que vous avez fait ?
_ Pardon ?
_ Qu’est-ce que vous avez fait, pour elle ?
Pour vous deux ?
_ … Pas grand chose, en réalité. Ou pas autant que
je ne l’aurais voulu. Elle ne se laisse approcher par personne. Je lui ai
envoyé des messages, d’une façon ou d’une autre, et je sais qu’elle les a
compris mais… Je ne peux rien faire de plus : c’est à elle de décider de
ce qu’elle veut faire de sa vie. Je ne peux que lui montrer la
direction. »
Ils
se turent. La lumière faible et blafarde donnait à la pièce une dimension un
peu irréelle et c’était sans doute cette ambiance étrange qui les poussait
chacun aux confidences. A moins que ce ne soit un besoin viscéral de parler, de
se confier à quelqu’un, de se débarrasser d’un trop plein de Dieu sait quoi.
_ « Et vous ? Qu’avez-vous fait ?
_ Je me suis jetée à son cou. Une fois.
_ … Et ?
_ Rien : un coup dans l’eau. Il n’était pas
prêt. Ou quand il l’était, c’est moi qui avait pris d’autres résolutions… En
fait, notre problème principal est que nous n’arrivons jamais à nous accorder
sur la même note.
_ Et chacun se retrouve seul.
_ Oui. Comme toujours. »
Ils
restèrent un long moment silencieux, absorbés dans la chaleur de leur thé
fumant, observant rêveusement les quelques rayons de lumière qui parvenaient à
percer les nuages et à faire briller la surface du lac. La pluie s’était
arrêtée mais de grosses gouttes continuaient de dégouliner des arbres.
_ « Jarod ?
_ Oui ?
_ Qu’est-ce qu’on peut faire, à votre avis ?
_ Pour eux et nous ? Je l’ignore… J’ai passé
pas mal de nuits à me poser la question.
_ Dommage. Vous êtes le seul que je connaisse qui
vive la même chose que moi, j’avais espéré…
_ Désolé.
_ C’est amusant. »
Il
leva un sourcil perplexe et tourna la tête vers elle.
_ « Quoi donc ?
_ Cette situation. Je vous connais à peine, vous
m’embarquez dans une histoire mystique complètement tirée par les cheveux, et
je me retrouve seule avec vous dans une cabane de pêcheur sans dessus dessous,
à vous déballer mes histoires de cœur…
_ Vous préférez être poursuivie par des tueurs, une
balle dans la cuisse ? »
Elle
se mit à rire doucement.
_ « Presque. Si seulement j’avais la chance de
revivre ça, peut-être que les choses seraient différentes.
_ Si seulement tout était
différent. Les endroits, les gens, les enjeux…
_ Vous pensez à quelque chose en
particulier ? »
Il
soupira. Son sourire avait pris ce pli un peu triste qui mettait la jeune femme
mal à l’aise.
_ « Depuis que je suis petit garçon, ma vie a
été dominée par une course à la performance, à l’excellence. Une course au
pouvoir, surtout. J’ai vu des gens s’entretuer pour le pouvoir et ça ne va pas
s’arrêter de sitôt. Et moi… Tout naïf et plein d’idéaux que je suis, je rêve
d’une vie où je n’aurais pas à courir sans cesse après quelque chose ou à
regarder constamment par dessus mon épaule, où je n’aurais pas à craindre pour
ceux que j’aime… »
Mac
ne répondit pas. Il n’y avait rien à répondre. Elle se doutait depuis quelques
temps que Jarod sortait de l’ordinaire, qu’il appartenait à un monde dont elle
ne pourrait jamais mesurer l’étendue et la complexité. Il était simplement
différent. Et il avait ce côté attirant du mystère, de l’inconnu, c’était un
extra-terrestre échoué presque par hasard dans son monde à elle, tellement
cohérent et figé.
Instinctivement,
elle lui prit la main. Une belle main d’homme, encore toute chaude d’avoir
serré bien fort la tasse de thé et qui serrait maintenant la sienne.
Avant qu’elle ait pu
réagir, il l’avait portée à ses lèvres.
_ _ _ _ _ _ _ _
En
arrivant aux alentours du terrain de l’amiral Randall, Parker gara la berline.
_ « On continue à pieds » dit-elle à son
compagnon de route.
Au
détour du chemin, derrière une clôture branlante, ils découvrirent une
maisonnette cachée par les arbres et une vieille Ford, garée sous un appentis
qui en méritait à peine le nom.
_ « Ils sont là… » murmura Parker entre
ses dents, en sortant aussitôt son automatique de son holster.
_ « Qui ?
_ Votre colonel et… mon capitaine.
_ Et c’est pour ça que vous dégainez ? »
Harm
ouvrait des yeux ahuris.
_ « Une vieille habitude. »
Sans
rien ajouter, Parker se dirigea vers la maison, talonnée par Harm.
Jarod
et Mac étaient assis côté à côte sur un vieux canapé défoncé. Le reste de la
pièce n’était rien moins qu’un champ de bataille.
_ « Jarod… » remarqua froidement Parker,
un soupçon de triomphe dans la voix. « Moi qui te prenais pour quelqu’un
de très ordonné… »
Ce
dernier avait sursauté et s’était levé brusquement, lâchant la main de sa
compagne. Le geste n’échappa pas au regard d’Harm qui venait d’entrer.
_ « C’est toujours un plaisir de te revoir,
Parker…
_ Kate ? »
Mac
n’avait pu retenir un hoquet de stupeur en voyant le visage de la jeune femme.
Celle-ci la regarda.
_ « Quoi, Kate ?
_ Euh… Rien, vous… »
Elle
jeta un rapide coup d’œil à Harm.
_ « Vous ressemblez terriblement à une femme
que nous connaissons, le capitaine et moi.
_ Hé bien, ça me changera de l’ordinaire. J’ai
plutôt l’habitude qu’on me dise que je suis le portrait de ma mère. »
Le
ton était sec et cassant, en accord avec le regard froid et presque méprisant.
L’attention de Parker se reporta sur Jarod.
_ « Tu les as trouvés ?
_ Non. Raines est passé avant nous, mais tu dois
déjà le savoir…
_ Ce que je sais, c’est que tu es entré en contact
avec l’amiral Randall bien avant le Centre.
_ C’est vrai.
_ Et ?
_ Et rien. »
La
jeune femme aussi un sourcil arrogant et faussement étonné.
_ « Tiens donc… »
Harm
choisit cet instant pour intervenir : voir sa compagne de voyage pointer
une arme dans la direction de Mac le rendait nerveux.
_ « Euh… On pourrait essayer de discuter, sans
ce… ce...
_ Ce quoi ? Mon revolver ? Et puis quoi
encore !
_ Il a raison. » reprit Jarod. « Tu ne
tireras pas, Parker, nous le savons tous les deux, alors baisse cette arme.
_ Oh non, je ne te tuerais pas, Jarod, mais j’ai au
moins l’assurance de pouvoir te tirer une balle dans la jambe si tu tentes de
t’enfuir. »
Celui-ci
poussa un soupir agacé : c’était chaque fois la même rengaine. Il aurait
aimé pouvoir au moins une fois discuter avec elle sans cette perpétuelle menace
entre eux. Mais les choses n’étaient plus comme sur l’île de Carthis ou à
Seattle : après avoir franchi une étape vers l’avant, c’était le retour
brutal en arrière. Parker semblait avoir ajouté une nouvelle couche à son
blindage affectif.
_ « Je te propose un marché, Parker. Tu me
laisses partir et je te répète ce que Randall m’a appris.
_ Oh, ça ce n’est pas si difficile, je suppose que
je n’aurais qu’à interroger le colonel.
_ Ne la mêle pas à ça !!! »
Il
avait presque crié et tous avaient sursauté. Jarod fixait toujours Parker droit
dans les yeux.
_ « Cette histoire ne regarde que nous, ils
n’ont rien à voir avec ça. Laisse-les en dehors. »
Parker
avait entrouvert les lèvres sur une réplique acerbe mais il l’interrompit.
_ « Que sais-tu, exactement, à propos de
Randall ?
_ Pas grand chose. Il paraît évident qu’il a eu les
rouleaux entre les mains et les as lus, et ce qu’il racontait au journal du
soir pouvait causer du tort au Centre.
_ Ce ne serait pas un mal… » grommela Jarod.
Il
revint s’asseoir tranquillement à sa place, près de Mac, et vida le peu de thé
qui restait au fond de sa tasse.
_ « Randall a bel et bien eu les rouleaux
entre les mains » reprit-il, la mine sombre, « et c’est ce qui l’a
rendu fou. La prophétie qu’il clame à qui veut l’entendre est tout droit sortie
de là.
_ L’Elu détruira le Centre…
_ L’Elu, c’est moi. »
Parker
ne répondit rien. Simplement, elle baissa son arme, la rengaina lentement et
vint s’asseoir en face de lui, sur
l’accoudoir d’un vieux fauteuil de cuir râpé. Harm, ne sachant quoi faire,
s’approcha de Mac et posa une main sur son épaule. Il ne comprenait rien à ce
qui se disait mais le principal pour lui était qu’il avait retrouvé son amie.
Mac, quand à elle, semblait parfaitement au fait de la situation.
_ « C’est toi qui dois détruire le
Centre ?
_ Oui. C’est écrit dans les rouleaux. Il y aura un
Elu, au Centre, et cet Elu devra le détruire sinon la colère de Dieu s’abattra.
Et il a aussi dit autre chose.
_ Quoi ?
_ L’Ange et l’Elu marcheront côte à côte. »
Un
instant interloquée, Parker éclata brusquement de rire.
_ « Tu trouves ça si drôle ?
_ Oh oui ! Encore une de ces grandes phrases
énigmatiques et mystérieuses, empreintes d’un mysticisme de pacotille…
_ Je ne trouverais pas ça si ridicule, à ta place.
Tu sais ce que ça a pu donner, sur Carthis… »
Le
rire de la jeune femme s’arrêta net et Jarod ajouta :
_ « Il m’a dit que je devais trouver l’Ange.
Qu’il m’aiderait à détruire le Centre.
_ L’Ange…
_ Oui… Comme la petite miss Parker de Carthis,
comme…
_ Non.
_ Quoi, non ?
_ Ca ne peut pas être ça.
_ Parker…
_ Non. »
Elle
se leva brusquement, les mâchoires serrées.
_ « Soit un peu logique, Jarod ! Le
Centre est mon héritage, pourquoi veux-tu que je sois responsable de sa
destruction ?
_ Je pensais que tu le saurais… Il y a suffisamment
de raisons, tu ne crois pas ? »
Parker
ne répondit pas mais lança un long regard à Jarod. Puis elle alla se planter
devant la large fenêtre et observa un moment le gris profond du lac.
_ « Et maintenant ? »
demanda-t-elle.
_ « Tâche de savoir si Raines a pu récupérer
les rouleaux. Il faut les lui reprendre et les détruire.
_ Après le mal que nous nous sommes donné pour les
retrouver…
_ Raison de plus : nous sommes responsables
des malheurs qui finiront forcément par en découler. A commencer par la mort de
ton père. »
La
jeune femme fit violemment volte-face et le fusilla du regard. Mais il avait
raison. Il n’avait pas lancé cette phrase au hasard, encore moins pour la
blesser en retournant le couteau dans une plaie encore ouverte. Il l’avait fait
pour lui faire prendre conscience des choses, pour l’obliger à faire face à ses
démons. Il agissait envers elle exactement comme Thomas.
Parfois,
elle se disait qu’ils avaient probablement raison et qu’affronter ses angoisses
seraient la meilleure thérapie à son perpétuel mal-être.
Après
tout, peut-être était-elle réellement l’Ange de la prophétie. Peut-être
était-elle destinée à mettre un terme aux agissements de sa famille.
Jarod
s’était levé. Instinctivement, Parker porta la main à son holster, prête à
dégainer.
_ « Si nous voulons des réponses, toi et moi,
nous allons devoir agir ensemble. » lui dit-il doucement.
_ « Ce ne sera pas la première fois…
_ C’est juste. » Il baissa les yeux vers ses
doigts qu’elle serait autour de la crosse de son automatique. « Et tu sais
que je ne retournerai jamais au Centre. » ajouta-t-il plus bas.
La
jeune femme poussa un long soupir et laissa sa main retomber le long de sa
cuisse.
_ « Je sais… » murmura-t-elle.
Elle
leva les yeux vers lui et son regard, à cet instant, la fit frissonner. Il la
regardait avec tellement de douceur… Parfois, elle se demandait comment, après
tout ce qu’il avait subi, il pouvait encore être si doux et pacifique. A sa
place, elle serait probablement devenue folle depuis longtemps.
Pendant
de longues secondes, elle sentit couler sur elle ce regard, comme une caresse,
plus intime encore que tous les gestes ou les mots qu’il aurait pu avoir envers
elle. Oui, Jarod était bel et bien un allié, un ami, et tôt ou tard elle
devrait cesser une fois pour toutes ces face-à-face de mascarade. Elle ne
l’attraperait jamais. Elle n’en avait pas le droit et elle ne le voulait pas. A
quoi bon, alors, continuer à faire croire le contraire ?
Finalement,
Jarod détourna les yeux et regarda Mac, toujours assise, muette, puis Harm
debout derrière elle, puis de nouveau Mac, et lui sourit.
_ « Je vous demande pardon, colonel… »
Elle
lui sourit en retour.
_ « Ne vous en faites pas, je crois que je
comprends. Vous avez raison : cette histoire ne nous concerne pas. »
Parker
jeta un regard étonné à la jeune femme. Elle-même n’aurait jamais pu courber l’échine
devant une énigme, un inconnu, elle avait cet instinct de battante qui la
poussait toujours à tout savoir, à tout découvrir. Mac, en revanche, acceptait.
Elle avait la décence, la délicatesse - l’humilité, même - de ne pas insister
et de se retirer d’une affaire qui la dépassait et où elle ne pouvait
vraisemblablement être d’aucune aide.
Pendant
un bref instant, Parker se demanda ce qu’elle et Jarod avaient pu se dire,
pendant ces deux jours où ils ne s’étaient pas quittés. Et pendant un bref
instant, elle se sentit vaguement jalouse du regard qu’ils s’échangeaient :
ils se comprenaient et n’avaient pas besoin de mots.
Harm
trépignait, sa main toujours posée sur l’épaule de sa compagne. Depuis le
début, il n’avait été qu’un simple spectateur alors que Mac avait été mise au
courant des évènements. Pour la première fois depuis longtemps, il n’avait pas
été sous les feux des projecteurs, héros toujours vainqueur d’une histoire
compliquée, mais totalement tenu à l’écart. Et sa nature fière et arrogante le
supportait difficilement.
Jarod
attrapa sa veste et se tourna vers Parker.
_ « Si tu pouvais les ramener chez eux…
_ Je m’en occupe. »
Il
sourit devant l’expression un peu butée et de mauvaise grâce de la jeune femme.
_ « Capitaine Rabb… Nous n’avons pas eu le
temps de faire connaissance mais le colonel m’a un peu parlé de vous. »
Harm
haussa un sourcil.
_ « Prenez bien soin d’elle… » ajouta
simplement Jarod.
Un
dernier regard, un dernier sourire à l’adresse de Mac, et il était parti.
_ _ _ _ _ _ _ _