CHAPITRE UN

 

 

 

 

            AJ Chegwidden abandonna un instant la pile de paperasse qu’il brassait sans convictions depuis le matin. Il posa doucement ses lunettes sur son bureau, se massa le front et les yeux pour les délasser et soupira : décidément, le travail de Juge Avocat Général était le plus souvent d’un rébarbatif terrible. Avec un petit sourire amusé, il se remémora les jungles qu’il avait traversées, enlisé dans la boue ou dévoré par les insectes. Oui, le temps de sa jeunesse et de ses exploits de SEAL était révolu depuis longtemps. Il se faisait vieux et finalement le confort de sa situation le rassurait, d’une certaine façon… même si d’autre part il lui arrivait parfois de s’ennuyer à mourir.

 

            AJ remit ses lunettes et attrapa la télécommande de la télévision qui traînait toujours quelque part sous les papiers qui encombraient son bureau. Il se laissa aller contre le dossier moelleux de son fauteuil et tâtonna un moment pour trouver une chaîne intéressante avant de tomber sur le bulletin informations.

 

_ « … détruira le Centre !!! L’Elu détruira le Centre ou la colère de Dieu s’abattra sur le monde !!! 

_ Vous venez d’entendre l’amiral Vince Randall, reprit le journaliste, son micro à la main. L’amiral a été retrouvé ce matin-même, errant dans les rues de Baltimore et semblant avoir perdu toute raison : il ne fait que répéter inlassablement les paroles que vous venez d’entendre et ne répond pas aux injonctions qu’on lui adresse. Les autorités l’ont rapidement maîtrisé alors qu’il s’exprimait devant une trentaine de curieux, bloquant la circulation d’une rue entière, et l’ont renvoyé vers sa base où il est actuellement détenu et attend d’être examiné par un psychiatre. Avant ce jour, l’amiral Randall avait toujours été d’une conduite irréprochable et ses proches ne peuvent s’expliquer son attitude. Nous vous tiendrons bien sûr au courant des suites de cette étrange affaire…»

 

            Alors que le journaliste enchaînait sur un nouveau sujet, l’amiral coupa le son. Si l’événement paraissait déjà aux informations, il n’allait probablement pas tarder à recevoir un coup de téléphone de Sheffield, le nouveau SecNav. Pour peu que l’affaire réclame une enquête du Jag, ce qui était fort probable…

            AJ fronça les sourcils. Il avait déjà rencontré l’amiral Randall une ou deux fois et il lui avait paru tout à fait sympathique et équilibré. Qu’avait-il pu lui arriver pour que, du jour au lendemain semblait-il, celui-ci se transforme en prophète illuminé ? Randall allait devoir être examiné par les psychiatres de l’armée, puis soumis à une enquête, et enfin jugé pour trouble de la voie publique et manquement à son devoir. Car à moins qu’il n’ait agi pendant une permission, Randall n’avait probablement pas à se trouver en pleine rue de Baltimore, en uniforme réglementaire, criant à qui voulait l’entendre que la colère de Dieu allait s’abattre sur tous…

 

            « L’Elu détruira le Centre », avait-il dit… Qu’est-ce que ce charabia de mauvais prophète pouvait bien signifier ? Et qu’est-ce qui avait pu pousser cet homme à agir de la sorte ?

 

            Le téléphone sonna brusquement et AJ sursauta. Il se surprit à parier que c’était le SecNav, qui l’appelait et décrocha.

 

            Pari gagné.

 

 

_ _ _ _ _ _ _ _

 

_ « Retenez l’ascenseur, s’il vous plaît ! »

            Mac s’engouffra dans la cabine alors qu’un homme qu’elle ne connaissait pas empêchait les portes automatiques de se refermer.

_ « … Merci ! lui dit-elle, légèrement essoufflée.

_ Je vous en prie. »

            L’homme lui adressa un grand sourire : il arborait l’impeccable uniforme marine d’un capitaine de corvette mais Mac remarqua avec perplexité qu’il ne portait pas l’habituel badge des visiteurs. Elle en était encore à se poser la question quand il lui adressa la parole :

_ « Vous devez être le colonel Mackenzie ?

_ Oui, effectivement… Et vous êtes ?

_ Le capitaine Jarod Lawrence, enchanté ! » répondit-il en lui tendant la main avec le même grand sourire.

            Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent à nouveau, le capitaine l’interpella gentiment :

_ « Excusez-moi, pourriez-vous me dire où je pourrai trouver l’amiral Chegwidden ? »

            Mac retint un haussement de sourcil perplexe et le guida jusqu’à Tiner avant de tourner les talons. En revenant, elle croisa Sturgis qui passait devant la porte de son bureau.

_ « Mac ! Bonjour !

_ Bonjour…

_ Alors, ce week-end ?

_ Epuisant ! » Mac se mit à rire. « Vous n’imaginez pas ce que c’est que d’écumer toute la ville en compagnie d’une adolescente… Chloé grandit à vue d’œil, mange comme quatre   et n’arrête jamais de parler !

_ Oh, Mac… Vous êtes un Marine : ne me dites pas qu’une gosse de 15 ans a eu raison de vous !

_ La prochaine fois, je vous engagerai comme babysitter, Sturgis, vous vous moquerez moins… »

 

            Une vingtaine de minutes plus tard, alors que la jeune femme avait regagné son bureau et commencé à éplucher les différents dossiers qu’elle allait devoir traiter dans la journée, Tiner frappa discrètement à sa vitre.

_ « Madame ? L’amiral voudrais vous voir dans son bureau… Tout de suite.

_ Merci, Tiner, j’arrive. »

            Lorsqu’elle gagna le bureau de Chegwidden, Mac rattrapa Harm qui prenait le même chemin.

 

_ « Entrez, tous les deux, et fermez la porte. »

            L’amiral Chegwidden se tenait debout derrière son bureau. Quand à l’homme qu’elle avait rencontré dans l’ascenseur, il s’était retourné pour les accueillir et lui adressa un petit sourire complice.

_ « Je vous présente le capitaine de corvette Jarod Lawrence. Le capitaine est psychiatre dans la Navy et m’a été très chaudement recommandé pour le cas qui nous occupe… Je suppose que vous avez tous eu vent de l’affaire qui est passée aux informations hier ?

_ Le cas de l’amiral Randall, monsieur ?, demanda la jeune femme.

_ Oui. Comme vous le savez, l’amiral Randall a été retrouvé complètement délirant dans les rues de Baltimore et rien ni personne ne semble pouvoir le ramener à la raison. Le capitaine Lawrence est ici pour suivre l’un de vous au cours de l’enquête qui sera menée et interroger le… l’amiral. »

 

            Aussitôt, Harm s’avança :

_ « Monsieur, si vous le voulez bien, je…

_ A vrai dire, capitaine, j’avais plutôt songé au colonel. »

            La réplique d’Harm resta coincée entre ses lèvres entrouvertes et Chegwidden reprit :

_ « Vous devez déjà vous occuper du dossier Urquart et Bud n’est pas de trop pour vous assister contre le capitaine Turner. Colonel ?

_ C’est entendu, amiral, je m’en occupe.

_ C’est la première fois que le capitaine Lawrence participe à une enquête du Jag, vous vous chargerez de le familiariser avec nos démarches. Vous partirez tous les deux dès que possible.

_ A vos ordres, monsieur.

_ Capitaine Rabb, lorsque vous en aurez fini avec votre dossier actuel, vous vous chargerez d’attaquer l’amiral Randall pour manquement au devoir et désertion. Des questions ? »

 

            Harm, toujours habitué à défendre plutôt qu’à mettre en accusation, ravala ses commentaires.

_ « Aucune, monsieur.

_ Bien. Alors rompez. »

            Et tous les trois de répondre dans un bel ensemble :

_ « A vos ordres ! »

 

            Le capitaine Lawrence s’attira le regard foudroyant d’Harm lorsque, une fois sortis du bureau, il se pencha vers Mac et lui chuchota :

_ « Je suis ravi de travailler avec vous, colonel… »

 

 

_ _ _ _ _ _ _ _

 

 

            Un bruit de talons résonna sèchement sur le ciment du couloir.

_ « C’est ici, madame », dit respectueusement le sous-officier en ouvrant la porte de la cellule d’interrogatoire.

_ « Merci, quartier-maître. »

            Celui-ci salua, disparut aussitôt, et Mac entra dans la petite pièce suivie de près par son nouveau collègue.

L’amiral Randall était menotté et assis devant la table centrale, et dodelinait doucement de la tête en marmonnant quelque chose d’inintelligible.

_ « Amiral ? », commença la jeune femme. « Je suis le colonel Mackenzie, du JAG, et voici le capitaine Lawrence… »

            Randall ne broncha pas. Il ne leva même pas la tête.

            Avec un soupir patient, Mac s’assit à la table en face de lui et posa sa serviette de cuir sur la table. Elle reprit d’une voix douce :

_ « Amiral, je suis votre avocate, vous pouvez avoir confiance… Nous sommes là pour vous aider. »

            Randall ne réagit toujours pas. Il continuait de hocher lentement la tête en bredouillant tout bas, comme une prière : « L’Elu doit détruire le Centre… L’Elu doit détruire le Centre… »

 

            Jarod, qui jusque là était resté respectueusement derrière sa supérieure, s’approcha. Il prit une chaise qu’il retourna, s’assit à califourchon près de l’amiral et croisa les bras sur le dossier. Il sourit.

_ « Bonjour amiral, je m’appelle Jarod. Je suis ici pour comprendre ce qui vous arrive et tâcher de vous aider… »

            Il s’arrêta aussitôt et ravala les mots qui lui venaient à l’esprit : Randall frissonnait. Brusquement, il interrompit ses marmonnements et battit des cils. On aurait dit qu’il tentait de sortir du sommeil ou d’un rêve étrange.

_ « Jarod ? » gémit-il. « Jarod ? »

            Perplexe, celui-ci ne répondit pas tout de suite. L’amiral tourna alors la tête et le regarda franchement.

_ « Jarod ?

_ Oui, c’est mon nom…

_ Vous êtes Jarod ! »

            Ses yeux s’étaient subitement mis à briller et déjà il se trémoussait sur sa chaise. Pour la première fois il regarda Mac, toujours assise en face de lui, comme pour la prendre à témoin et bafouilla en riant :

_ « L’Elu ! L’Elu ! C’est lui ! C’est écrit ! L’Elu ! »

 

            Ni Jarod ni Mac ne comprenait quoi que ce soit, à part que Randall semblait retombé dans sa démence.

_ « Qui est l’Elu, amiral ? » demanda doucement Jarod en posant une main sur son épaule pour tenter de le calmer.

_ « Toi ! L’Elu ! Jarod ! »

            Il continuait à rire nerveusement sans cesser de clamer :

_ « C’est l’Elu, c’est lui ! Nous sommes sauvés !

_ Amiral…

_ Jarod ! C’est lui ! C’est Jarod ! »

            Ce dernier n’en menait pas large. Il échangea un regard avec Mac, aussi perplexe que lui, et se tourna de nouveau vers son patient du moment.

_ « Amiral… Amiral, calmez-vous, expliquez-moi… Vous dites que je suis l’Elu ?

_ Oui !!! L’Elu ! L’Elu sera trouvé ! C’est écrit !

_ Qu’est-ce qui est écrit ? Où ?

_ Un garçon nommé Jarod ! C’est ce qui est écrit !

_ Où ça, amiral ? Où est-ce écrit ? »

 

            Randall se calma brusquement. Il se fit totalement immobile sur sa chaise, les yeux fixes et brillants, puis il se pencha vers Jarod et lui chuchota sur le ton de la confidence la plus importante :

_ « Tu dois détruire le Centre, Jarod… L’Elu détruira le Centre ou la colère de Dieu s’abattra sur nous… »

 

            Mac regarda son collègue : il était devenu blanc.

_ « Capitaine ? Vous vous sentez bien ? » demanda-t-elle.

            Celui-ci ne répondit pas tout de suite. Il bredouilla d’une voix un peu rauque :

_ « Colonel… Je… Je souhaiterai poursuivre cet entretien… seul, si vous le voulez bien… »

            La jeune femme leva un sourcil surpris.

_ « Je vous demande pardon ?

_ Mon patient semble… Il pourrait être perturbé par votre présence. Si je veux le pousser dans cette voie pour comprendre son raisonnement, je…

_ C’est l’excuse la plus stupide qu’on m’ai jamais donnée, capitaine. »

            Jarod tourna la tête vers elle. Le frisson qui lui avait hérissé l’échine lorsqu’il avait compris la signification de l’étrange prophétie de l’amiral s’était dissipé mais le regard implacable de la jeune femme n’était pas pour le rassurer.

_ « L’amiral Randall est mon client, capitaine, n’oubliez pas que je suis ici pour mener mon enquête dans le but de le défendre le mieux possible. Je dois moi aussi comprendre son raisonnement et ce qui l’a poussé à agir de cette façon. »

            Jarod ouvrit la bouche…

_ « Et ne me dites surtout pas que vous me ferez un compte-rendu de ce que vous aurez découvert, capitaine, je ne suis pas idiote ! »

 

            Un instant, ils se jaugèrent du regard, tentant d’évaluer qui allait céder le premier. Ce fut Jarod qui baissa les yeux.

_ « Colonel… Si vous restez… Je veux que vous sachiez que je ne serai probablement pas en mesure de vous expliquer ce que l’amiral voudra bien nous révéler.

_ Arrêtez ça tout de suite, capitaine.

_ Pardon ?

_ De me prendre pour une idiote. Vous continuez. Je ne voudrais pas avoir à vous rappeler que je suis votre supérieure et que c’est moi qui dirige cette enquête.

_ Je… Je vous présente mes excuses, madame, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mais…

_ Interrogez-le. Et quand vous aurez appris ce qui vous intéresse et dont vous ne voulez absolument pas me faire part, nous en reparlerons. »

 

            Jarod ne répondit pas. Il regarda un moment la jeune femme et comprit qu’elle ne se laisserait pas faire, quoiqu’il dise. Mais il allait gérer une crise à la fois : il y avait plus important pour l’instant. Il allait tâcher de découvrir ce qu’il pouvait, après quoi il improviserait  pour faire avaler la pilule à sa collègue.

            Il se tourna une nouvelle fois vers l’amiral qui s’était tu : il les avait observés sans rien dire, pendant qu’ils discutaient.

_ « Amiral ? Je…

_ Tu dois détruire le Centre, Jarod. C’est ton devoir : tu es l’Elu… »

            Une fois encore, Jarod se retrouva sans voix. L’amiral parlait avec une conviction tellement inébranlable que c’en était impressionnant.

_ « Qui vous a dit ça, amiral ?

_ C’est écrit.

_ Où ? Où est-ce écrit ? »

            Randall avait pris un air pincé et sérieux. Il réfléchit un moment, puis dit :

_ « … Dans les Ecritures. »

 

            Ce fut au tour de Sarah d’être interloquée :

_ « La Bible ? Qu’est-ce que la Bible vient faire dans cette histoire ? 

_ Ce n’est pas la Bible… » répondit Jarod d’un air sombre.

 

 

_ _ _ _ _ _ _ _

 

 

            Depuis que Mac était partie, c’est-à-dire depuis à peine quelques heures, Harm ne cessait de revoir le petit sourire du capitaine qui l’accompagnait.

            Il avait la très désagréable sensation que cet inconnu lui avait pris sa place. C’était lui qui, d’ordinaire, partait enquêter avec Mac… Quoique depuis quelque mois, le phénomène ne se vérifiait plus. Mac travaillait de son côté, elle allait probablement devenir juge, et lui-même collaborait de plus en plus souvent avec la jeune Manetti.

            Qu’importe. Il aurait vu Mac partir avec n’importe qui, Sturgis, Bud, sans que cela lui pose le moindre problème. Mais celui-là… Ce capitaine avec son sourire de gamin et ses yeux bruns… Harm le ressentait comme un rival. Il ne l’avait vu que quelques minutes à peine, dans le bureau de Chegwidden, mais le sourire complice qu’il avait surpris entre lui et Mac lui était resté en travers de la gorge.

 

            Harm secoua la tête, découragé. Qui était-il, finalement, pour jalouser les hommes qui entouraient le colonel ? Lui qui n’avait jamais été foutu de franchir le pas, même quand elle lui tendait   la main pour le faire ?

 

            Les doigts d’Harm agrippaient les dossier soigneusement rangés sans parvenir à trouver celui qu’il cherchait. Ses pensées étaient ailleurs.

 

            Après tout, qui était ce psychiatre que personne ne connaissait de nulle part et que Chegwidden envoyait en mission avec Mac sans hésiter le moins du monde ? L’amiral avait dit que Lawrence lui avait été recommandé… Vive le piston ! Il ne pensait pas que l’amiral mangeait de ce pain-là, mais après tout, quand quelqu’un vous rends un service, il faut bien s’attendre à renvoyer l’ascenseur un jour ou l’autre.

 

            Harm secoua une nouvelle fois la tête. Il divaguait et ses pensées allaient beaucoup trop loin à son goût : il devenait de mauvaise foi.

 

_ « Vous êtes le capitaine Rabb ? »

            Au son de la voix, un peu sèche et sans aucune chaleur, Harm se figea dans son mouvement pour sortir le dossier du fichier et celui-ci tomba sur le sol. L’espace d’une seconde, surpris, il s’agenouilla et tâtonna pour achever de ramasser les quelques feuilles qui s’étaient échappées de la chemise cartonnée, puis il se redressa.

            Son regard remonta lentement le long de fabuleuses et interminables jambes. Puis, son souffle se coupa brusquement et il faillit laisser échapper de nouveau le dossier qu’il tenait entre ses doigts.

 

            Une sensation de malaise qu’il avait déjà connue venait de l’envahir à nouveau et des images se mirent à défiler dans son cerveau à une vitesse étourdissante. Ses lèvres formèrent instinctivement un nom qu’il arriva tout juste à murmurer :

_ « Kate… »

 

            La jeune femme qui se tenait devant lui le fixait d’un regard si glacial et méprisant qu’il le fit aussitôt reprendre ses esprits.

_ « Euh… Capitaine Harmon Rabb » bafouilla-t-il. « Que puis-je faire pour vous aider… mademoiselle… ?
_ Parker. »

            La superbe paire de jambes se mit à faire claquer sèchement ses talons et vint s’asseoir, sans qu’il l’ait  invitée à le faire, dans le fauteuil en face du bureau.

_ « On m’a dit que vous étiez chargé de l’affaire de l’amiral Randall.

_ … C’est juste.

_ J’ai aussi appris que vous travailliez avec le capitaine Jarod Lawrence. Vous savez où je pourrai le trouver ? »

 

            Harm l’observait. La jeune femme qui se tenait en face de lui ressemblait comme deux gouttes d’eau à Kate, c’en était déroutant. Et l’histoire se répétait… Lorsqu’il avait rencontré Mac pour la première fois, il avait eu du mal à dénouer le nœud qui s’était formé au creux de son estomac, elle avait évoqué trop peu de souvenirs en trop peu de temps. Il venait à peine de faire son deuil de Diane, à l’époque. Mais aujourd’hui, la donne avait changé : la jeune femme assise en face de lui n’était pas le portrait d’une morte ressuscitée, elle était tout simplement Kate dans d’autres vêtements.

            Elle était tellement Kate…

Sauf que, décidément, le regard bleu glace n’avait rien à voir avec celui qu’il connaissait. La bouche était un peu trop pincée, aussi, et le sourcil un peu trop arrogant pour appartenir au jeune lieutenant qu’il avait si bien connue.

_ « Capitaine ? »

            Il sursauta et secoua légèrement la tête comme pour reprendre ses esprits. Il n’avait strictement rien entendu de ce qu’elle lui avait dit.

_ « Euh… Pardonnez-moi. Vous me parliez du capitaine Lawrence ?…

_ Dites-moi où je peux le trouver. »

            Harm haussa un sourcil.

_ « Excusez-moi… miss… mais le capitaine n’est pas ici. »

 

            La jeune femme ouvrit des yeux furieux et se leva de son fauteuil.

_ « Où est-il ?!

_ Il est parti enquêter sur place avec le colonel Mackenzie, l’avocate de l’amiral Randall.

_ N’est-ce pas vous qui êtes chargé de cette affaire ?

_ C’est moi qui vais mettre l’amiral en accusation, je ne le défends pas… Je pense les rejoindre là-bas dès ce soir. »

 

            Parker poussa un soupir exaspéré. Elle avait l’impression d’avoir encore perdu un peu de son précieux temps, dans la course éperdue qui l’opposait sans cesse à Jarod.

_ « Où sont-ils, exactement ?

_ A Baltimore… Mais je doute que l’on vous laisse y rentrer sans autorisation… »

 

            Un moment, la jeune femme réfléchit. Puis elle tourna brusquement les talons et sortit sans prévenir du bureau d’Harm.

           

            Celui-ci, un peu perplexe, la regardait partir sans trop comprendre ce qui lui était arrivé…

 

 

_ _ _ _ _ _ _ _

 

 

            Jarod ne comprenait plus rien : trois mois auparavant, sur le point de sauter dans le vide, monsieur Parker avait dit à sa fille que ce n’était pas une fin que les rouleaux annonçaient et voilà  pourtant qu’on lui demandait de détruire...

 

            La tête entre ses bras croisés, il tentait de remettre ses pensées en ordre et de comprendre ce qui pouvait l’être. Il eut un rire cynique. Il n’avait pas besoin qu’une prophétie fumeuse lui ordonne de détruire le Centre : c’était un des objectifs qu’il s’était fixé depuis longtemps. Sur sa liste, il venait  juste après « retrouver sa famille », « réparer les massacres que le Centre a permis grâce à ses simulations » et « tirer Miss Parker des mains de ces vampires »…

 

_  « Capitaine ? »

            Il redressa la tête et rencontra le regard de Mac. Elle paraissait inquiète.

_ « Tout va bien, colonel… C’est juste que… Je ne comprends pas vraiment ce qu’il veut me dire, je… »

            Il se tut et Mac eut la délicatesse de ne pas l’assaillir de questions sur les révélations de Randall et les bouleversements que cela impliquait.. L’amiral, quand à lui, avait recommencé à dodeliner de la tête en répétant « C’est l’Elu, c’est l’Elu ! », un grand sourire aux lèvres, comme s’il tentait de se convaincre d’une situation trop belle pour être vraie.

 

_ « Amiral… » reprit Jarod. « Vous avez lu les rouleaux, n’est-ce pas ? »

            Celui-ci le regarda sans paraître comprendre.

_ « … Rouleaux ?

_ Les Ecritures, comme vous les appelez… »

            Le visage de Randall s’éclaira. C’était assez étrange et dérangeant de voir se succéder les émotions avec une si grande franchise sur le visage d’un homme d’une soixantaine d’années déjà : il passait sans prévenir d’un mutisme total à un rire nerveux et agaçant de gamin.

_ « Où les avez-vous trouvées ? »

            L’amiral prit cette fois un air très concentré. Il fouillait sa mémoire sans paraître trouver l’information qu’il cherchait. Et Jarod devinait que si les rouleaux avaient bien l’influence divine qu’on leur prêtait, leur lecture avait du mettre un sacré désordre dans l’esprit du militaire.

_ « Ecritures… Eau… Eau…

_ De l’eau ? La mer ? Vous les avez trouvés sur une plage ?

_ Plage ?… Plage, oui ! Les Ecritures ! l’Elu doit détruire le Centre !

_ Oui, amiral, vous me l’avez dit… Mais où sont les… »

            Trop tard, Randall était déjà reparti sur son idée fixe : brusquement, il avait attrapé Jarod par la manche et devant son regard de fou celui-ci avait instinctivement reculé.

_ « Tu dois détruire le Centre, Jarod ! Détruis-le ! Détruis-le ou la colère de Dieu s’abattra sur nous !

_ Comment ? »

            La question la plus simple qu’il puisse poser. Les yeux de l’amiral se plissèrent malicieusement et il se pencha encore plus vers Jarod pour lui murmurer à l’oreille :

_ « Trouve l’Ange… L’Ange et l’Elu marcheront côte à côte. C’est écrit… Trouve l’Ange, il t’aidera… Il saura…

_ Quel ange ? Amiral, dites-moi ! Quel ange ? Et où avez-vous mis les rouleaux ? Amiral ! »

C’était fini, l’amiral n’écoutait plus. Il se balançait doucement d’avant en arrière, les poings bien serrés sur ses genoux et les yeux perdus dans le vague.

 

            Jarod tenta de l’interpeller encore plusieurs fois mais sans succès.  Au bout de quelques minutes, il poussa un soupir découragé et l’observa longuement. Les réponses étaient là, dans cette vieille tête fatiguée, dans ce pauvre esprit tombé par hasard sur les vérités révélées par les parchemins.

            Toutes les réponses à portée de main et aucun moyen, pourtant, d’y accéder…

 

_  « Jarod ? »

            C’était Mac. Toujours présente quoique - et il lui en était reconnaissant - elle se soit faite discrète.

_ « Je crois que vous ne tirerez plus rien de lui… Nous devrions le laisser… »

 

            A contre-cœur, Jarod se leva, hésita encore, puis jeta un dernier regard sur l’amiral toujours prostré et sorti de la pièce.

            Mac devait avoir raison : il ne tirerait probablement plus rien de lui.

 

 

_ _ _ _ _ _ _ _

 

 

            Harm venait de se garer sur le parking, devant l’entrée de la base de Baltimore, et était en train de verrouiller la portière de sa voiture lorsqu’une voix l’interpella.

_ « Capitaine Rabb ! »

            Lorsqu’il se retourna, il aperçut une silhouette se diriger vers lui et une fois encore, il resta un instant bouche bée. Kate… Kate, Kate, Kate…

            Il secoua brusquement la tête. Non, Kate était bien loin d’ici, Kate n’aurait jamais porté de jupe si courte avec autant d’aisance, Kate n’aurait jamais eu une démarche aussi franche et décidée, Kate n’aurait jamais…

_ « Mademoiselle Parker … »

Harm se demanda pourquoi il était si peu surpris de la voir là.

_ « Comment êtes-vous arrivée jusqu’ici ? »

            C’était agaçant mais il ne parvenait pas à prendre le ton réprobateur qui aurait été de mise : la jeune femme qui venait de le rejoindre avait des jambes bien trop sublimes pour ça.

_ « Par la route. » répliqua-t-elle sèchement, comme si la réponse était d’une telle évidence qu’elle n’allait pas se donner la peine de répondre.

_ « Vous m’avez suivi ?

_ C’est sans importance. Je suis ici, maintenant, et j’ai besoin de vous pour entrer là-dedans. » répondit-elle avec un mouvement de tête en direction des grillages de la base.

            Harm haussa un sourcil stupéfait. Cette femme lui parlait tout juste poliment, le toisait de haut et estimait en plus qu’il allait gracieusement la faire entrer dans une base militaire interdite aux civils sans autorisation.

            Il aurait probablement souri devant autant d’aplomb s’il n’avait pas été déjà persuadé qu’il allait céder à sa demande…

            Il se sentait étrangement impuissant à refuser quoique ce soit à la Kate qu’il avait aimée.

            Même si ce n’en était qu’un sosie.

 

            Et puis au diable le strict règlement de l’armée…

 

Cette femme était tout simplement fascinante.

 

 

_ _ _ _ _ _ _ _

 

 

            Après leur départ de la base, Mac et Jarod s’étaient réfugiés dans un café. La jeune femme avait senti son compagnon bouleversé et elle avait poussé lui devant un verre de bière qu’elle avait cru réconfortant mais auquel il n’avait toujours pas touché.

 

_ « Jarod… » demanda-t-elle doucement alors que ce dernier tapotait nerveusement du bout des doigts sur la table, les mâchoires crispées et les yeux perdus dans le décor insignifiant derrière la fenêtre. « Vous devriez m’expliquer ce qui se passe… Je pourrai peut-être vous aider… »

 

            Mais il secoua la tête.

_ « Même si je le pouvais… Je ne veux pas vous en parler, colonel. Je ne peux pas.

_ Pourquoi ?

_ Je n’en ai pas le droit. Cela vous impliquerait dans une aventure où vous n’avez pas votre place. »

            Sarah ne répondit rien mais ses lèvres pincées sur une réflexion acerbe en disaient long. Elle cessa brusquement tourner sa cuillère dans son thé qui n’était de toute façon pas sucré.

_ « Bien. Puisque vous ne pouvez ou ne voulez pas parler, je vais le faire à votre place. »

 

            Jarod leva vers elle un regard étonné dont elle ne tint pas compte : d’un ton sans appel, quoique sans brusquerie, elle demanda :

_ « Qui êtes-vous ? »

            Elle n’eut lui laissa pas le loisir de répondre, elle enchaînait déjà.

_  « Vous êtes arrivé ce matin, sorti de nulle part, pour que l’on vous confie une affaire particulièrement médiatisée. Et puis quand nous arrivons devant notre client – ou patient, dans votre cas – celui-ci vous reconnaît comme étant le fameux Elu dont parle la prophétie qu’il clame sur tous les toits. Etrangement je ne crois pas au hasard, et je n’aurais jamais pris ses divagations au sérieux si elles n’avaient pas eu un tel impact sur vous. Vous avez choisi cette affaire intentionnellement parce qu’elle vous concerne : vous paraissez savoir exactement de quoi parle ce pauvre homme et cela vous fiche une frousse terrible.

_ Non, je…

_ Vous quoi ? »

            Jarod finit par bredouiller :

_ « Je n’ai pas particulièrement peur, c’est simplement que… Cela implique beaucoup de choses..

_ Pas très heureuses, apparemment, sinon vous n’auriez pas ce regard. »

            Il ne répondit pas.

_ « Donc, après avoir appris que vous êtes l’Elu d’une prophétie, vous voilà chargé de sauver le monde de la colère de Dieu… Quel est ce Centre que vous devez détruire, capitaine ? Et qui est l’Ange ? Ces mots vous parlent plus qu’à moi, expliquez-moi !

_ Je ne peux pas…

_ Alors laissez parler le psychiatre ! Dites-moi comment et pourquoi cet homme s’est-il transformé en fou illuminé du jour au lendemain ! »

 

            Jarod serra les dents une fois de plus. Il y avait certaines choses qu’il ne pouvait pas partager. Pas avec elle, en tout cas.

 

_ « Je… Je dois téléphoner…

_ Restez assis, capitaine. »

            Il fit mine de se lever et le ton autoritaire de la jeune femme ne l’arrêta pas tout de suite.

_ « Restez assis, c’est un ordre ! »

            Il céda et se rassit sur sa banquette.

_ « Colonel, comprenez-moi…

_ Non. J’ai une enquête à mener, capitaine, et vous êtes tout simplement en train d’entraver mes recherches. Je vous rappelle que vous travaillez avec moi : si vous savez quelque chose, vous devez me le dire. »

            Mac le regardait droit dans les yeux et son regard ne flancha pas.

_ « Je ne vous lâcherai pas, capitaine, soyez-en sûr…

_ Oh, je n’en doute pas…

_ Bien. Alors reprenons depuis le début : qu’est-il arrivé à l’amiral Randall ? »

 

            Un long moment, Jarod resta silencieux mais Sarah savait qu’elle avait gagné. Et d’une voix très basse, celui-ci répondit :

_ « Il a lu des documents qui n’auraient jamais dû se trouver entre ses mains.

_ Les Ecritures dont vous parliez ?

_ Des rouleaux. Deux parchemins sacrés, rapportés des Croisades.

_ … Et ? »

            Jarod soupira.

_ « Colonel… S’il faut que je vous dise toute la vérité, autant que vous sachiez que je ne suis pas militaire. »

            La jeune femme entrouvrit les lèvres sur une exclamation qui ne vint pas.

_ « Je m’appelle Jarod. Simplement. »

            Ce fut à son tour de soupirer : l’après-midi touchait à sa fin mais la journée n’était pas finie et promettait d’être encore longue.

_ « Bien, cap… Jarod. Je vous écoute.

_ Une légende prétend que ces rouleaux renferment la Vérité, écrite de la main de Dieu. Si la légende dit vrai, c’est ainsi que l’amiral est devenu un « illuminé » : en lisant ces reliques.

_ Leur pouvoir est donc si grand pour qu’un homme tout à fait sain d’esprit deviennent fou en apprenant ce qui y est écrit ?

_ Je ne sais pas… Je pensais que leur pouvoir résidait surtout dans les croyances qui les entouraient. Mis entre les mains d’un homme suffisamment manipulateur, ils pouvaient en effet avoir un impact terrible sur des esprits empreints de foi et de superstitions. Maintenant, je ne suis plus sûr de rien…

_ Mais… Comment sont-elles arrivées entre ses mains ? Il a parlé d’une plage, mais que faisaient ces documents sur une plage ?

_ Je… Je connais les gens qui les possédaient. Et ils avaient promis de les détruire. Monsieur… L’un d’eux s’est tué en tentant de les enfouir au fond de la mer : je suppose que, depuis, les rouleaux ont dérivés et ce sont échoués sur la plage où l’amiral les a trouvés. »

            Mac secoua la tête, incrédule.

_ « Vous êtes en train de me dire qu’un amiral trois étoiles de l’US Navy, s’est transformé en prophète de la fin du monde lorsqu’il a eu entre les mains – par le plus grand des hasards – des reliques mystiques ?

_ C’est assez bien résumé… Mais ce n’est pas la fin du monde. Les rouleaux n’annoncent pas une fin. 

_ De mieux en mieux ! Comment le savez-vous ? »

            Il ne pouvait s’empêcher de revoir encore Monsieur Parker, son parachute sur le dos et le boîtier contenant les rouleaux sous le bras, lorsqu’il avait fait ses adieux à sa fille. Il se souvenait parfaitement du regard que celui-ci avait eu en lisant les rouleaux : il s’en était délecté avec une satisfaction presque extatique et très malsaine.

_ « Je connais quelqu’un qui les a lu.

_ Et il n’est pas devenu fou, celui-là ?

_ Non. Je n’en sais rien. Il s’est tué juste après. »

            Mac ouvrait des yeux effarés : Jarod parlait d’évènements étranges et terribles sur le ton banal de celui qui en a fait son quotidien.

_ « … Et vous dans tout ça ?

_ Oh, moi… Ce n’est qu’une énigme de plus sur ma vie… Je suis censé être l’Elu et détruire le Centre. Je ne pensais pas trouver une telle réponse à ma question.

_ De quoi parlez-vous ? Quelle question ?

_ Rien… C’est compliqué… »

            Cette fois, Jarod semblait bien décidé à ne pas s’étendre sur le sujet et Sarah préféra ramener la conversation sur les rouleaux.

_ « Bien, alors qu’est-ce que je vais présenter au Juge, moi ?

_ Que votre client n’est pas responsable de ses actes.

_ Et c’est tout ? Pardonnez-moi, votre Honneur, mais mon client a lu une relique sacrée empreinte d’un pouvoir surnaturel qui l’a rendu fou ?

_ Quelque chose comme ça… Ou de façon plus terre à terre, je pourrai vous dresser un rapport détaillé expliquant comme le stress de son travail et ses problèmes familiaux, ajoutés à une enfance traumatisante ou de mauvaises fréquentations, ont plongé l’amiral dans une crise de démence. Je pourrais même vous affirmer qu’il appartient à une secte qui lui a fait un lavage de cerveau complet, si vous en avez besoin.

_ Quoi ??? »

            Cette fois, Mac ne put retenir une exclamation abasourdie. Elle était probablement plus choquée que furieuse.

_ « Vous me proposez de falsifier les rapports et les preuves pour que l’amiral Randall soit déclaré irresponsable et que l’affaire soit classé ?!!!

_ Calmez-vous, colonel… D’abord, je ne falsifierai rien puisque je créerai les rapports de toute pièce.

_ Ne jouez pas sur les mots, capitaine ! »

            Jarod sourit : il avait dû être convaincant dans son rôle de capitaine de corvette pour que la jeune femme continue instinctivement de l’appeler par son grade.

_ « Colonel, comprenez-moi… Cette affaire doit cesser le plus vite possible de faire les gros titres des journaux : si moi j’ai été attiré par cette affaire, vous pouvez être certaine que je ne serai pas le seul.

_ Que voulez-vous dire ?

_ Que je ne suis pas le seul à m’intéresser au sort de ces rouleaux et que s’ils tombaient dans de mauvaises mains cela pourrait avoir des conséquences… irréparables.

_ Expliquez-vous, Jarod, arrêtez de parler par demi-mots !

_ Si j’avais ces rouleaux entre les doigts, je les détruirais le plus vite possible. En revanche, d’autres les utiliseraient comme instrument de pouvoir et vous n’imaginez même pas ce qu’ils seraient capables de commettre.

_ Vous parlez du Centre ? »

            Jarod resta interdit un instant.

_ « L’amiral disait que vous deviez détruire le Centre. J’en déduis que ce sont eux, les méchants, dans cette histoire… »

            Jarod se mit à rire.

_ « Le mot « méchants » est un peu faible à mon goût mais oui, vous avez compris le principal.

_ Qu’est-ce que c’est que ce Centre ? »

            Le rire s’arrêta brusquement et le ton redevint sérieux.

_ « Les précédents possesseurs des rouleaux. Une entreprise qui agit dans l’ombre, un ramassis de savants qui jouent à Dieu… ou à Diable…

_ Ce sont eux que vous devez détruire ?

_ Oui, et croyez-moi je m’y emploie depuis un certain temps, déjà. La prophétie ne m’apprend rien.

_ Si, elle vous apprend que vous avez un allié.

_ Un allié…

_ L’Ange.

_ …

_ Qui est-ce ?

_ Je l’ignore. Ou plutôt j’ai une vague idée mais je doute qu’elle soit bonne. »

            Il jeta un regard au dehors, brusquement perdu dans ses pensées.

_ « Alors ? Que fait-on, maintenant ? » demanda Mac.

_ « On cherche les rouleaux et on les détruis une fois pour toutes. On pourra toujours les utiliser comme élément déclencheur de la folie de l’amiral, cela nous permettra d’étoffer votre défense et puis…

_ De prouver au Centre, par le biais des médias, qu’ils ont bien été détruits.

_ Exact. »

 

            Jarod sourit et regarda la jeune femme. Mac ne semblait pas perdre ses repères, elle était suffisamment solide pour ne pas prendre peur devant des évènements qui la dépassaient.

            Elle le comprenait. Elle ne savait pas tout de lui, et il allait lui en dire le moins possible, mais elle jouait le jeu et elle semblait l’accepter.

 

            Après tout, elle pourrait lui être une excellente alliée, pour peu qu’il fasse attention à ne pas trop l’impliquer dans cette histoire.

 

            Il savait trop ce que le Centre pourrait lui faire si jamais ils apprenaient qu’elle en savait trop.

 

            Ce serait à lui d’être prudent pour ne pas la mettre en danger…

 

 

_ _ _ _ _ _ _ _

 

 

            Lorsqu’Harm présenta son badge du JAG à l’officier chargé de filtrer les entrées dans la base, il remarqua le regard que celui-ci lança à la jeune femme qui l’accompagnait et devina que miss Parker avait probablement déjà tenter d’entrer.

 

            Celle-ci toisait le jeune officier avec l’air agacé de celle qui s’ennuie de toutes ces stupides formalités.

_ « Excusez-moi, miss…

_ Tout va bien, quartier-maître, elle est avec moi. » l’interrompit Harm.

_ « Vraiment, monsieur ?

_ Oui. Elle ne me quittera pas, je réponds d’elle.

_ Bien, monsieur. »

            Le regard soupçonneux du jeune homme ne les quitta pas avant qu’ils aient disparus derrière un bâtiment.

 

_ « Toujours à la recherche du capitaine Lawrence, mademoiselle ?

_ Ca dure depuis cinq ans… » grogna-t-elle.

            Harm leva un sourcil étonné mais ne broncha pas.

_ « Je peux savoir pourquoi vous le cherchez ?

_ Il a travaillé pour le… les gens qui m’emploient pendant quelques années, puis il nous a quitté. En partant, il a emporté des données très importantes et il est vital que je le retrouve.

_ Lui ou les données ?

_ Les deux. »

 

            Parker ne mentait pas vraiment, pour une fois, quoiqu’elle ait été capable de mentir effrontément avec aisance. Elle se moquait de toute façon de ce que pouvait penser ce capitaine : ce qui lui importait, c’était de retrouver Jarod.

 

            Elle se rendit compte avec une sorte d’étrange malaise que, depuis quelques années, son but était devenu « retrouver Jarod » et non plus « attraper Jarod ». A la longue, elle s’était doucement faite à l’idée que sa prochaine rencontre avec lui en serait encore une parmi d’autres, avant qu’il ne disparaisse une fois de plus.

            Seul son orgueil la lançait inlassablement à ses trousses : elle s’était faite un point d’honneur de le ramener elle-même au Centre, pour en recueillir tous les lauriers et prendre de vitesse son infect frère dans la course à l’excellence.

 

            Mais plus le temps passait…

 

            De toute façon, il fallait qu’elle le voit. Ils devaient mettre tous deux un terme à ce qu’ils avaient commencé sur l’île de Carthis : c’étaient eux qui avaient découverts la cachette des rouleaux, c’était donc à eux de réparer cette bêtise.

 

            La jeune femme fut interrompue dans ses réflexions lorsqu’ils parvinrent devant le bâtiment où se trouvait la cellule de Randall.

           

            Jarod et Mac étaient partis depuis plus de trois heures déjà.

            La nuit tomba sans que personne ne se présente aux quartiers qui leur avaient été réservés.

 

            Parker donna un furieux coup de pied dans le pneu de sa voiture : Jarod avait de nouveau disparu sans laisser aucune trace.

            Et Harm de paniquer pour le bien-être de sa collègue. Et de détester un peu plus le capitaine qui l’accompagnait.

 

Chapitre 2