· 22 février

Cabane de braconnier, au bord du Yukon

Ouest de Fort Yukon

22h51

La cabane était plongée dans le noir depuis déjà plusieurs heures. Seul le feu, qui brûlait sans discontinuer, ajoutait une touche de lumière et de chaleur à l'ensemble. Harm et Mac avaient passé la journée à tourner en rond, sans trop savoir à quoi occuper leur temps en attendant que la météo leur permette enfin de sortir et de retrouver la civilisation.

Malgré son aspect à première vue austère et spartiate, la baraque comprenait un certain confort et en particulier un grand réservoir relié à un robinet, qui faisait presque croire au miracle de l'eau courante. Mais, la couleur du liquide qui en sortait n'étant pas très engageante, Harm était finalement allé chercher plusieurs seaux de neige qu'ils avaient fait fondre, et chacun avait pu faire un semblant de toilette dans le petit débarras qui servait de cuisine. Mac avait récupéré les quelques rares vêtements qui avaient réussi à sécher et passé un bon moment à se débarbouiller avant de revenir s'allonger et somnoler auprès du feu le reste de l'après-midi.

A présent, Harm avait repris son poste, le nez contre la vitre de la petite fenêtre. Il était là depuis déjà de longues minutes, quasiment immobile, une ombre parmi les ombres et Mac, toujours étendue près du feu, quitta la douce chaleur pour venir le rejoindre. En l'entendant se lever, il se retourna et la regarda s'avancer.

Depuis la veille, il ne cessait de s'émerveiller devant les jolies couleurs que le feu de la cheminée mettait sur ses joues. Il avait tellement paniqué quand il l'avait tirée de l'eau noire et glacée, croyant qu'elle ne rouvrirait jamais les yeux. Il l'avait sentie si froide quand il l'avait portée dans ses bras pendant ce long calvaire jusqu'à la cabane, comme un paquet lourd et inerte... Un long frisson lui parcourut l'échine à l'évocation de ce souvenir mais il le chassa de son esprit. Elle était là, désormais. Chaude. Vivante.

_ "Mac..." murmura-t-il.

Elle lui sourit et vint se poster à ses côtés. Les yeux perdus dans le paysage, ils ne dirent plus rien, écoutant l'impressionnant silence ponctué de temps à autre par le cri d'une chouette.

_ "Vous allez l'épouser ?" demanda-t-il soudain.

Mac, prise au dépourvu, mit quelques secondes avant de répondre.

_ "Je... Pourquoi est-ce que ça vous inquiète autant ?

_ Vous n'avez pas répondu !

_ Eh bien... Oui... Je crois..."

Le visage de Harm se ferma. Il fronça les sourcils, prit un air faussement impassible et tenta de s'intéresser aux quelques flocons qui recommençaient à tomber.

_ "Harm... Vous le détestez vraiment, n'est-ce pas ?

_ Vous n'imaginez pas à quel point.

_ C'est un type bien, pourtant...

_ Pas assez pour vous !"

La réponse était tombée nette. Glaciale. Presque hargneuse. Mac répondit du bout des lèvres :

_ "... Je sais... Vous me l'avez déjà dit..."

Se sentant aussitôt coupable d'avoir été aussi froid avec elle, Harm prit un ton plus doux pour ajouter :

_ "Excusez-moi, Mac... Mais... Je ne veux pas que vous soyiez malheureuse.

_ Vous vous sentez totalement responsable de moi, apparemment !

_ Oui... C'est un peu ça...

_ Je suis une grande fille, Harm. J'ai eu pas mal de mauvaises expériences, ces dernières années, mais celle-ci n'en est sûrement pas une. Mic a pris une énorme place dans ma vie... Il est amoureux de moi et je sais qu'il me rendra heureuse."

Harm ne répondit pas tout de suite. Pour la première fois, son attitude d'avocat imperturbable lui fit défaut et il chercha un instant ses arguments avant de laisser tomber :

_ "Vous l'aimez ?"

Ce fut au tour de la jeune femme de rester silencieuse. Cette question, elle se l'était trop souvent posée sans jamais pouvoir y répondre franchement.

_ "Je suis bien avec lui... Il m'offre tout ce que je demande : de l'amour, une présence, un avenir...

_ Est-ce que vous l'aimez ?!"

Le ton était agressif et Mac se braqua aussitôt.

_ "Harm ! Je peux savoir en quoi ça vous concerne ?! Le fait que vous soyez un ami ne vous donne pas le droit de diriger ma vie !

_ Il faut pourtant bien que je vous empêche de faire des erreurs ! Et celle-ci pourrait...

_ Une erreur ?!!! Ce n'est pas une erreur ! Lui, au moins, m'offre quelque chose ! Lui, au moins, est là quand j'ai besoin de lui !"

Harm se tourna franchement et la regarda droit dans les yeux :

_ "Ce n'était pas mon cas, peut-être ?! Vous ne pouvez rien me reprocher, Mac ! C'est chez moi que vous veniez vous réfugier quand vous aviez le cafard, c'est moi qui vous ai épaulé quand vous avez affronté la mort de Dalton ou celle de votre père ! Et c'est moi qui vous ai tirée d'affaire lorsque vous avez été accusée du meurtre de votre mari ! C'est moi qui ait toujours été là !!!

_ Mais qu'est-ce que vous me proposiez ? Une belle amitié ? Vous savez très bien que je demande plus que ça, Harm ! Et vous ne m'avez jamais complètement repoussée, vous m'avez toujours laissé croire que quelque chose était possible entre nous ! Mais vous... Vous..."

Mac cherchait ses mots, des larmes plein les yeux.

_ "Vous n'avez jamais rien fait !!!"

Ils restèrent face à face un moment, sans savoir quoi ajouter. Puis, Harm sentit sa colère retomber aussi vite qu'elle était venue. Il balbutia :

_ "Mac... Je... Je suis désolé..."

Celle-ci détourna la tête et se mordit les lèvres en tentant de retenir ses larmes. Harm ne savait plus quoi faire.

_ "Sarah..."

Doucement, il la prit dans ses bras. Elle ne résista pas. Plus encore, elle passa instinctivement ses bras autour de son cou et se blottit étroitement contre lui pour s'imprégner de sa présence, s'accrochant, lui griffant presque les épaules, cherchant un peu de chaleur au creux de son cou.

Harm lui répondit de la même façon. Il la serra très fort, tout en lui caressant le dos, la nuque, les cheveux. Son souffle dans son cou lui fit courir de longs frissons agréables jusque dans les reins, et ses lèvres déposèrent de légers baisers sur son front et ses tempes. Il lui murmura des excuses qu'elle n'écouta pas mais elle était loin de s'en soucier : dérivant doucement, Harm s'était mit à explorer chaque centimètre carré de son visage, à lui embrasser les joues, les paupières, le nez, la commissure des lèvres... Et elle se laissait faire, s'abandonnant totalement. Mais alors qu'il hésitait encore, ce fut elle qui tendit les lèvres et s'empara des siennes.

D'abord un peu trop passionné, hâtif, avide, leur baiser devint bientôt plus tendre, plus profond, et ne fut finalement qu'un long soupir de plaisir. Harm ne pensait plus à rien. Il ne faisait que ressentir. Cette peau, cette chaleur, cette langue qui le caressait, toute cette sensualité et cette douceur le surprenait. Et l'ardeur avec laquelle il y répondait le surprenait encore plus.

Au bout d'un long moment, ils finirent par se détacher l'un de l'autre. Toujours blottie contre lui, Mac n'osait plus bouger de peur de devoir faire face à un Harm gêné et coupable, qui regretterait déjà. Mais c'était loin d'être le cas : il avait recommencé à lui caresser tendrement les cheveux et la serrait toujours aussi fort contre lui.

_ "Harm..."

Il lui répondit en l'embrassant de nouveau. Et les dernières barrières de la raison cédèrent une par une. Soudain, il n'y eu plus que lui, elle, le froid au dehors et le feu dans la cheminée. Il n'y eu plus que les couvertures et les coussins, devenus une invite à la volupté. Il n'y eu plus rien que leurs corps enlacés, avec entre les deux un amour irrésistible.

Ensemble, sans un mot, ils revinrent s'agenouiller parmi les coussins. Leurs lèvres ne se quittaient que pour partir à la découverte du corps de l'autre. Leurs mains se cherchaient, se croisaient, dénichaient des morceaux de peau sous des vêtements mal défaits. Harm, son visage niché dans le cou de la jeune femme, l'embrassait, la buvait, la respirait, s'imprégnait d'elle toute entière. Ses doigts, devenus soudain maladroits, finirent par venir à bout des boutons de la chemise de flanelle sur laquelle il s'acharnait et sa main glissa lentement le long d'un sein, d'un flanc, d'une hanche. Ses sens exacerbés réagissaient à la moindre caresse, au moindre effleurement, profitant le plus longtemps possible de la douceur tiède de sa peau, de la cambrure de ses reins. Une autre main sous la nuque de la jeune femme, il la fit s'allonger parmi les coussins.

Ils firent l'amour lentement, avec une tendresse incroyable. A certains moments, la passion les emportait et aurait pu faire croire qu'ils voulaient tous deux graver ce moment dans leur chair, se tatouer la peau de l'odeur de l'autre. Mais aussitôt ils retombaient dans une volupté profonde et calme, cherchant simplement à profiter de l'instant, sans penser à rien d'autre qu'à leur partenaire et au plaisir qu'ils se procuraient.

Enfin, le cœur battant à tout rompre, Harm se détacha d'elle et s'allongea à ses côtés. Un instant encore, ils restèrent là, flanc contre flanc, puis la jeune femme se tourna vers lui et se blottit dans ses bras, la tête sur son épaule et les jambes mêlées aux siennes. Bercés par le rythme de leurs respirations, ils s'endormirent au même moment.

Sans se poser de questions.

 

 

· 22 Février

Bureaux du JAG

Falls Church, Virginie

19h02

Aussi vite que lorsqu'il est en était parti, l'amiral Chegwidden sortit de l'ascenseur et traversa les bureaux du JAG.

_ "Tiner ! Mon billet !"

Le jeune quartier-maître se leva d'un bond, et lui tendit le billet de réservation.

_ "J'ai réussi à vous trouver une place dans l'avion qui décolle à 20h48, monsieur..."

_ "Je n'en attendais pas moins de vous, Tiner !"

L'amiral saisit le billet en coup de vent et fit aussitôt demi-tour en claquant des talons.

_ "Lieutenant Roberts !", cria-t-il à Bud au passage, "Vous vous chargerez de la direction du bureau pendant mon absence !"

Puis, sans laisser au pauvre lieutenant le temps de répondre et sans un regard pour ses subordonnés, il regagna l'ascenseur et disparut dans la minute.

Encore une fois, Bud, qui discutait alors avec Gunny, s'approcha de Tiner pour avoir des nouvelles. Harriet, qui était là, elle aussi, les rejoignit sans attendre.

_ "Que se passe-t-il ?" demanda-t-elle.

_ "L'amiral a décidé de se rendre en personne à Fort Yukon pour avoir des nouvelles du capitaine et du colonel", lui répondit Tiner. "Il vient de partir pour prendre son avion."

_ "Il y a un problème ?" demanda alors le sergent Galindez, qui n'était au courant de rien.

_ "Le capitaine et le colonel n'ont pas donné de nouvelles depuis quatre jours", lui expliqua le quartier-maître. "L'amiral a appelé à la base de Fort Yukon et on lui a répondu qu'ils avaient disparu depuis deux jours..."

A cette nouvelle, le visage de Gunny s'assombrit et un pli soucieux vint se plaquer sur son front.

_ "Vous pensez qu'il leur est arrivé quelque chose ?" demanda-t-il.

_ "L'amiral a l'air de le penser en tout cas !", remarqua Harriet en essayant de paraître enjouée.

Mais elle était autant que les autres, si ce n'est plus, inquiète du sort de ses amis.

Finalement, chacun retourna à ses occupations et Bud, un peu anxieux de devoir en plus se charger de la direction de JAG, partit s'installer à la place de l'amiral. Tiner, quant à lui, se rassit derrière son bureau. Mais tandis qu'il commençait à classer des dossiers, il se souvint soudain que l'amiral gardait toujours ses affaires prêtes dans le coffre de sa voiture pour pouvoir partir à l'improviste sans perdre de temps, et se demanda alors ce que l'il avait pu aller faire, entre le moment où il était sorti de son bureau et celui où il était passé prendre son billet. Mais comme il avait pris l'habitude, au service de Chegwidden, d'obéir sans jamais poser de questions, il abandonna bien vite celle-ci et se concentra sur son travail.

 

 

· 22 février

Base aérienne de Fort Yukon

Nord de Fairbanks, Alaska

21h13

_ "Voici votre chambre, monsieur" lui dit le jeune sergent qui avait accompagné l'amiral depuis l'aéroport.

Ce dernier inspecta la pièce d'un oeil impassible, posa son sac dans un coin, et se tourna vers le jeune homme.

_ "J'aimerais voir votre général."

_ "Tout de suite ?"

_ "Tout de suite."

_ "Bien... Euh... Suivez-moi, monsieur..."

Quelques minutes après, AJ Chegwidden entrait dans le bureau de Davis. Celui-ci, contrairement à l'accueil qu'il avait réservé à Harm et Mac la semaine passée, se montra d'une prévenance et d'un respect touts particuliers.

_ "Amiral Chegwidden, j'espère que vous avez fait bon voyage ?"

_ "Aucune importance", répondit froidement celui-ci. "Je suis venu pour avoir des nouvelles de mes enquêteurs. Ils ne peuvent pas s'être perdus comme ça !"

Davis, qui avait tendu la main vers sa boîte de cigares dans l'intention de lui en offrir un, se ravisa et retourna derrière son bureau.

_ "Oh, vous savez... Ces derniers temps, ils ne tenaient pas en place, ils partaient même faire des excursions je-ne-sais-où alors que les routes sont quasiment impraticables... Ils sont partis hier, sous des centimètres de neige."

_ "Je suis certains qu'ils avaient une bonne raison de le faire. Vous savez où ils sont partis ?"

_ "Je n'en ai pas la moindre idée, il faudrait peut-être demander à ceux qui les voyaient plus souvent que moi..."

_ "Comme qui ?" demanda l'amiral d'un ton impatient.

_ "Eh bien... Je n'en sais rien... Le lieutenant Morena, je crois, et quelques autres qu'ils ont régulièrement interrogés pour leur enquête..."

_ "Je voudrais rencontrer ces hommes."

Davis fila doux, sous le ton sans réplique de l'amiral.

_ "Je vais pouvoir vous arranger ça, je crois..."

 

 

· 23 février

Cabane de braconnier, au bord du Yukon

Ouest de Fort Yukon, Alaska

08h42

Mac ouvrit lentement les yeux. Encore à moitié endormie, elle mit quelques secondes à se rappeler où elle était. Et avec qui...

Aussitôt, un sourire se glissa sur ses lèvres et elle leva les yeux vers Harm. Il dormait encore, le visage légèrement tourné sur le côté, et tandis qu'elle l'observait, elle se remémora les quelques instants où, dans leur chambre d'hôtel de Moscou, elle l'avait regardé dormir. Mais cette fois-ci, son sommeil n'était pas troublé par un mauvais rêve. Le feu de la cheminée, quasiment éteint, jetait encore de faibles rayons de lumière sur ses traits détendus, à peine troublés par le frémissement des narines sous la respiration lente et tranquille. Un instant encore elle le regarda, puis reposa doucement sa tête sur sa poitrine et se laissa bercer, sombrant peu à peu dans une douce somnolence.

Quelques minutes plus tard, Harm commença à s'agiter, à soupirer, ses paupières s'ouvrirent paresseusement, se refermèrent quelques secondes, et il s'éveilla tout à fait. Sa première pensée fut pour Mac. Pensant qu'elle dormait toujours, il ne bougea pas pour ne pas la déranger et songea à tout ce qui venait de se passer entre eux. Cette nuit, il l'avait attendue depuis longtemps mais elle lui laissait tout de même un goût d'amertume dans la bouche : oui, il lui avait avoué qu'il l'aimait, oui, ils avaient fait l'amour, mais elle ne lui appartenait pas pour autant. Et la main qu'elle avait posé sur sa poitrine portait toujours la bague d'un autre. Un peu déprimé, Harm poussa un soupir et déposa un léger baiser dans les cheveux de la jeune femme.

_ "Bonjour...", lui murmura celle-ci.

Harm sourit.

_ "Bien dormi ?" demanda-t-il.

_ "Comme un bébé..."

Ils restèrent silencieux un instant, ne sachant trop comment se comporter, maintenant que les choses avaient basculé entre eux.

_ "Mac... Je voudrais..." commença Harm d'un ton hésitant.

La jeune femme lui mit aussitôt un doigt sur les lèvres.

_ "Chuuut... Je sais."

Elle déposa un baiser sur son menton, avant de poursuivre :

_ "Harm, quelle que soit la décision que nous prendrons, remettons ça à plus tard. Profitons juste du temps que nous pouvons passer ici, seuls... Ensuite, nous verrons."

Harm ne répondit pas mais soupira de nouveau et resserra un peu plus l'étreinte de son bras autour de la jeune femme.

 

 

· 23 février

Base militaire de Fort Yukon

Bureau du général de brigade Davis

Nord de Fairbanks, Alaska

10h21

_ "Lieutenant Morena à vos ordres, monsieur !"

_ "Repos, lieutenant." répondit l'amiral.

Il observa un instant le jeune homme qui se tenait devant lui avant de poursuivre :

_ "Lieutenant, on m'a dit que vous avez souvent eu affaire au capitaine Rabb et au colonel Mackenzie..."

_ "C'est exact, monsieur."

_ "Avez-vous la moindre idée de l'endroit où ils peuvent être allés ?"

_ "Pas la moindre, monsieur, je suis désolé. Je peux seulement vous dire qu'ils m'avaient demandé de leur procurer une voiture, il y a quelques jours."

_ "Quand exactement ?"

_ "Le 18, je crois... Ils m'ont même demandé si je voulais les accompagner."

_ "Et vous l'avez fait ?"

_ "Bien sûr que non ! Je ne pouvais pas quitter mon poste ! Mais je leur ai fait prêter une voiture et ils sont partis pendant plusieurs heures. Et quand ils sont rentrés, ils se sont fait engu... euh... réprimander par le général parce qu'il ne les avait pas autorisés à quitter la base."

_ "Il n'a pas à leur autoriser quoi que ce soit : mes hommes étaient en mission, et ils ont tous les droits du moment qu'ils en viennent à bout !"

_ "Je... Vous avez raison, amiral."

Chegwidden, songeur, fit quelques pas dans la pièce.

_ "Continuez, lieutenant, que s'est-il passé ensuite ?"

_ "Eh bien... Le surlendemain, ils ont voulu recommencer."

_ "Ils sont retournés au même endroit ?"

_ "D'après ce que j'ai compris, oui. Ils ont demandé une autre voiture au second du général Davis et sont partis en début d'après-midi."

_ "Et depuis, plus de nouvelles ?"

_ "Non, monsieur."

_ "Vous n'avez pas essayé de les retrouver ?"

_ "Si, monsieur. Le général a envoyé une équipe à leur recherche hier matin, mais ils n'ont pas pu aller très loin à cause de la neige et aussi parce qu'ils ne savaient absolument pas dans quelle direction chercher."

AJ était de plus en plus perplexe. Ce n'était pas la première fois que ses deux enquêteurs lui causaient du souci mais ils n'avaient encore jamais disparu de la sorte, sans laisser la moindre trace.

_ "Lieutenant, avaient-ils l'air de vouloir partir pour plusieurs jours ?"

_ "Non, sinon je pense qu'ils auraient prévenu quelqu'un et de toute façon, ils n'avaient aucun bagages."

_ "Alors leurs affaires sont restées dans leurs quartiers ?"

_ "Oui, monsieur."

AJ hocha la tête.

_ "Bien !...Je vous remercie, lieutenant. Rompez."

_ "A vos ordres."

Quelques instants à peine après que le jeune homme fut sorti, l'amiral Chegwidden sortit à son tour et interpella un sous-lieutenant qui passait, pour se faire conduire dans les quartiers du capitaine et du colonel.

 

 

· 23 février

Cabane de braconnier, au bord du Yukon

Ouest de Fort Yukon, Alaska

11h03

_ "Il n'a pas neigé, cette nuit" remarqua Mac en regardant à travers la vitre sale de la petite lucarne.

_ "Si ça continue comme ça, nous pourrons peut-être espérer sortir d'ici et rentrer à la base..." lui répliqua Harm.

Mac ne répondit pas. Cette perspective ne l'enchantait pas vraiment car cela sous-entendait qu'ils allaient devoir prendre la responsabilité de leurs actes. Depuis leur réveil, Harm et elle s'étaient volontairement voilés les yeux, évitant à tout prix de songer à leurs vies respectives, à Mic, à Renée, à ce qui les attendait au dehors. Ici, ils étaient dans leur bulle, totalement séparés du monde, et Harm lui-même, qui d'habitude ne se laissait jamais aller, avait décidé de jouer le jeu et d'abandonner pour un moment l'homme droit, honnête et moraliste qu'il avait toujours été. Un instant, Mac fut sur le point de lui demander comment ils allaient pouvoir retrouver leur chemin mais elle se ravisa, préférant ignorer totalement le problème.

Elle se tourna vers son partenaire et lui sourit.

 

 

· 23 février

Base militaire de Fort Yukon

Quartiers du capitaine Rabb et du colonel Mackenzie

Nord de Fairbanks, Alaska

11h09

Depuis plus d'une demi-heure, ses lunettes de lecture sur le nez, l'amiral Chegwidden était assis à la petite table et épluchait les documents que ses enquêteurs avaient pu réunir. Mais jusqu'à présent, rien ne le renseignait sur la destination qu'ils avaient pu prendre. A.J. retrouvait là le travail de base de toute investigation, les interrogatoires, les rapports, les compte-rendus... Il était même tombé sur quelques feuilles griffonnées où il put lire, de l'écriture de Mac, toutes les hypothèses farfelues qu'ils avaient trouvées pour expliquer le problème auquel ils faisaient face. Mais rien, en somme, qui lui soit utile pour les retrouver.

Fatigué, l'amiral posa ses lunettes sur la table, se massa le visage et posa ses coudes en triangle devant lui, les doigts joints, dans sa position favorite. Pendant un moment, il observa sans la voir la peinture blanche mal faite du mur qui lui faisait face. Il essayait de se mettre dans l'état d'esprit de Harm et Mac pour deviner où ils avaient bien pu se rendre, mais sans résultats concluants pour l'instant.

Il se pencha de nouveau sur la feuille de brouillon où Mac avait griffonné ses hypothèses et la relut pour la troisième fois. Jusqu'à ce qu'une évidence lui saute aux yeux : dans un coin de la feuille, Mac avait gribouillé le mot "villages", suivi d'un point d'interrogation.

_ "Bien sûr... Les villages..." murmura A.J.

Il jeta un oeil sur la carte régionale qu'il avait vaguement explorée quelques minutes auparavant, et chercha le moyen de se rendre dans les villages mis en quarantaine par la force des choses. Il n'y en avait qu'un : une route partant du nord de Fort Yukon, de l'autre côté du fleuve. Selon toute apparence, c'était celle-là que Rabb et Mackenzie avaient emprunté.

Aussitôt, il se dépêcha de sortir de la pièce pour se rendre chez le général Davis et faire partir une équipe à leur recherche.

 

 

· 23 février

Cabane de braconnier, au bord du Yukon

Ouest de Fort Yukon, Alaska

14h18

Mac regardait fixement le ciel depuis de longues minutes, comme si l'intensité de son regard pouvait réussir à faire tomber la neige. Depuis plusieurs heures, elle espérait de toutes ses forces qu'une nouvelle tempête prolongerait leur séjour forcé mais le ciel s'était désespérément et inexorablement dégagé. Elle jeta un regard haineux au vieux thermomètre accroché au bord de la petite fenêtre et qui affichait -10°C.

Dans son dos, Harm s'était approché d'elle et avait surpris son expression.

_ "C'est étrange comme la température peut baisser et remonter si rapidement, dans ce pays." remarqua-t-il doucement.

Mac ne répondit pas. Elle ne savait que trop bien que la petite barre de mercure avait grimpé depuis leur arrivée et que ce léger et relatif réchauffement allait être la cause de leur départ. Elle poussa un profond soupir.

Harm passa ses bras autour d'elle et posa son menton sur son épaule. Tous deux regardèrent un instant le sublime paysage qui s'étendait devant eux, mais ni l'un ni l'autre n'y prêtèrent la moindre attention. Et ce fut au tour d'Harm de pousser un long soupir résigné.

_ "Il va falloir y aller..." chuchota-t-il, le visage enfoui dans le cou de la jeune femme.

_ "Je sais." répondit-elle sur le même ton.

Harm déposa un léger baiser dans les cheveux de sa compagne, avant de s'éloigner d'elle en disant d'un ton faussement dégagé :

_ "Je vais voir s'il y a un manteau ou un vêtement assez chaud pour remplacer celui que vous avez perdu au bord du fleuve."

Mac fixait toujours le paysage d'un regard vide.

Une heure plus tard, Harm éteignait le feu et enfilait son chaud manteau, après avoir aidé Mac à s'emmitoufler dans la grosse veste de velours côtelé qu'il lui avait dénichée et dans une épaisse couverture. Les vêtements de la jeune femme étaient parfaitement secs et seules quelques courbatures et l'absence de son propre manteau lui rappelaient le mauvais souvenir de l'avant-veille. Mais pour l'instant la jeune femme était très loin de s'en soucier : elle regardait Harm griffonner un petit mot de remerciements au propriétaire des lieux, en s'excusant platement pour la vitre brisée de la petite cuisine, après quoi il laissa le mot en évidence sur la vieille table bancale et enfila ses gants.

Et ce fut le moment.

Le moment de se dire adieu, au-revoir peut-être.

Le moment de reprendre le cours de sa vie, de retrouver les soucis et les angoisses qui en faisaient le quotidien. De retrouver Mic, Renée, les amis du JAG, le loft de Union Station ou le chien en vacances forcées chez la gardienne de l'immeuble de Georgetown.

Le moment d'abandonner le petit refuge chaleureux qui avait été le leur pendant deux jours, et d'enfouir ce souvenir impérissable au plus profond d'eux-mêmes.

Le moment de redevenir ceux-là, ceux qu'ils étaient... avant.

Le moment de nier.

Nier tout ce qu'ils avaient été pendant ces quelques heures.

Étrangement, Mac n'arrivait pas à pleurer. Elle aurait cru qu'elle n'arriverait jamais à se retenir mais elle n'eut même pas à le faire : elle n'en avait tout simplement pas envie.

Harm lui ouvrit les bras et, en silence, elle s'y blottit. Un instant, ils ne bougèrent plus, un peu gênés dans leur vêtements trop épais et dans cet adieu qui n'en était pas vraiment un. Puis Mac releva la tête, caressa une dernière fois le visage de son compagnon, et l'embrassa longuement.

Résignée.

Ce ne fut que bien plus tard, lorsqu'elle eut repris sa route dans la neige derrière la silhouette du capitaine, que de grosses larmes se mirent à couler sur ses joues, immobilisées dans leur course par l'air glacé.

 

 

· 23 février

Quelque part le long du Yukon

Ouest de Fort Yukon

16h57

_ "Rabb !"

A.J. Chegwidden poussa un long soupir soulagé lorsqu'il reconnu la haute stature de son capitaine de frégate.

Depuis la fin de la matinée, l'amiral suivait leur piste. Accompagné de trois hommes, il avait pris la route qui menait aux villages et, la neige n'étant tombée qu'une seule fois depuis et en trop petite quantité pour pouvoir tout effacer, il y avait retrouvé leurs traces. Bien que la voiture et le camion accidenté aient disparus, il avait découvert des morceaux de ferraille à demi-enfouis et réussit, avec un peu d'imagination, à reconstituer dans l'ensemble ce qui s'était passé trois jours auparavant.

Et voilà que sans le savoir, il était parti à leur rencontre.

Harm, de son côté, sentit lui aussi un immense poids tomber de ses épaules en reconnaissant la voix familière de l'amiral. Il allongea le pas pour le rattraper, suivi tant bien que mal par une Mac fatiguée, et les deux rescapés furent bientôt entourés par la petite troupe de Chegwidden.

_ "Foutues têtes de mules !" jura ce dernier. "Est-ce que je peux savoir où vous étiez partis ?! J'aurais bien aimé ne pas avoir à venir de Washington jusqu'ici pour vous chercher !

_ Désolé, amiral." lui répondit Harm. "Mais il s'est passé pas mal de choses depuis quelques jours et si vous voulez bien, je crois que nous devrions en parler devant un bon café chaud..."

Chegwidden ne lui répondit pas : il venait d'apercevoir Mac. Toujours emmitouflée dans sa couverture, les traits tirés, les yeux cernés et les lèvres sèches, elle lui adressa un sourire terriblement soulagé mais fatigué.

_ "Mac !" s'exclama son supérieur. "Vous êtes dans un état ! Que vous est-il arrivé ?

_ J'ai été prendre un bain dans le Yukon...

_ Je vous demande pardon ?!!!

_ L'eau était un peu fraîche, je dois dire... J'ai dû attraper un rhume." essaya-t-elle de plaisanter.

A.J. ouvrait des yeux ahuris.

_ "Rabb ! Qu'avez-vous fait de votre partenaire !

_ Il n'y est pour rien, amiral, au contraire il m'a sauvée la vie... S'il n'avait pas été là pour me tirer de l'eau, c'est moi qui ne serait plus là aujourd'hui."

Mais devant les regards curieux des trois hommes qui accompagnaient A.J., la jeune femme préféra remettre les détails à plus tard.

_ "Je suis assez tentée par la proposition de Harm, monsieur, nous en reparlerons devant un bon café bien chaud."

 

 

· 23 février

Base militaire de Fort Yukon

Quartiers du capitaine Rabb et du colonel Mackenzie

Nord de Fairbanks, Alaska

19h37

Harm et Mac avaient retrouvé avec délices les murs blancs de leurs quartiers et, douchés, délassés, chaudement vêtus d'uniformes propres, ils s'étaient installés l'une devant la table, l'autre sur sa couchette, en attendant qu'on veuille bien leur servir le café promis. Ce fut l'amiral en personne qui leur apporta le plateau, profitant de l'occasion pour avoir un peu d'intimité avec ses deux subordonnés et se faire mettre au courant de toute l'histoire.

_ "Comment vous sentez-vous, colonel ?" demanda-t-il à Mac.

_ "Beaucoup mieux, merci... Mais je déteste plus que jamais l'eau froide !"

_ "Et vous, capitaine ?

_ Je crois qu'on s'en tirera tous les deux avec de bonnes courbatures et un gros rhume. Mac a eu une chance incroyable de s'en sortir à si bon compte !

_ Ce n'était pas de la chance, Harm..." lui répondit-elle en lui lançant un regard insistant.

L'amiral, qui ne voulait même pas imaginer ce qui avait pu se passer, préféra réorienter la conversation.

_ "Maintenant, vous allez tout me raconter depuis le début..."

Les doigts autour d'une grosse tasse de café bien chaud, Harm et Mac entreprirent alors à tour de rôle de lui décrire ce qui c'était passé depuis leur arrivée en Alaska. Ils lui racontèrent les premiers jours, où ils s'empêtraient dans une enquête qui n'avançait pas, puis leur tentative pour rejoindre les villages dont tout le monde semblait se ficher éperdument et leur rencontre avec les deux inconnus à l'accent bizarre. Après quoi ils enchaînèrent sur leur seconde tentative, la découverte de la carte géographique, le second camion qui les avait pris en chasse, la course-poursuite, l'accident, l'autre course-poursuite à pieds le long du fleuve. Ils lui racontèrent comment ils avaient réussi, à la longue, à semer leurs poursuivants mais que, ne pouvant désormais plus retourner en arrière, ils avaient du continuer droit devant eux. Jusqu'à la chute de Mac dans l'eau et le refuge qu'ils avaient trouvé dans la petite cabane.

A.J. les écouta sans broncher, haussant à peine un sourcil effaré en entendant l'épisode du plongeon du colonel et la course contre la montre et le froid qui en avait découlé.

_ "Et cette fameuse carte, où est-elle ?" demanda-t-il enfin après que Mac eut conclut leur histoire.

_ "Ici, monsieur." lui répondit Harm en se levant pour aller la chercher dans la poche de son manteau.

Tandis que l'amiral y jetait un oeil, on apporta aux deux rescapés un solide repas sur lequel ils se jetèrent sans plus de façons.

_ "Quelle est votre théorie ?" demanda l'amiral après avoir tourné et retourné le papier.

_ "Vous voulez la version courte ?" plaisanta Harm en avalant un dernier morceau de pain.

_ "Je veux tout.

_ Bien... Alors voilà ce que nous savons : trois villages sont totalement coupés du monde à cause des sabotages commis dans cette base. Ces villages se trouvent géographiquement tous dans la même région et d'après ce que Mac a pu traduire de cette carte, quelque chose de très important se trouve exactement au centre de ces trois points, la seule route qui y mène étant barrée par des étrangers. On nous empêche donc d'y accéder par tous les moyens. Vous me suivez ?

_ Pour l'instant, oui.

_ Imaginez maintenant deux groupes d'hommes. Ennemis si possible. Les uns détiennent cet objet crucial, au centre, et les autres les encerclent et les affament en coupant tous les ponts avec le monde extérieur dans le but probable de les obliger à se rendre et récupérer ainsi ce même objet. Vous me suivez toujours ?

_ Capitaine..." gronda Chegwidden qui s'impatientait.

Harm ne se démonta pas et continua :

_ Eh bien, avec Mac, nous pensons qu'il s'agit probablement de palestiniens et d'israéliens. Toujours d'après ce qu'elle a pu traduire de cette carte, il semblerait qu'un avion se soit crashé dans les montagnes, que ses propriétaires soient venus le récupérer et que les opposants en aient profité pour tenter de se l'approprier.

_ Ou le contraire..." objecta Mac doucement.

_ "Un avion ?" dit l'amiral. "Mais quel est l'intérêt de se disputer un tas de ferraille ? En temps de guerre, si un avion se crashe, il est perdu et c'est tout : on ne monopolise pas autant de monde pour aller le récupérer, même si c'est un Tomcat flambant neuf !

_ C'est là où notre théorie s'arrête, monsieur." lui répondit Harm. "Il y a encore des questions auxquelles nous ne pouvons pas répondre.

_ Et notament pourquoi ces hommes, quels qu'ils soient, n'ont pas fait jouer leurs relations diplomatiques pour obtenir le soutient du gouvernement américain..." ajouta Mac.

_ "Oh non, c'est pas vrai..." s'exclama soudain A.J. en se prenant le visage dans les mains, d'un air soudain épuisé.

Alors que ces deux enquêteurs l'interrogeaient du regard, il redressa la tête et soupira :

_ "Je viens de comprendre ce qui se passe. Je sais pourquoi ils n'osent pas faire appel au gouvernement..."

 

 

23 février

Base militaire de Fort Yukon

Quartiers du capitaine Rabb et du colonel Mackenzie

Nord de Fairbanks, Alaska

20h32

L'amiral s'était enfermé dans le bureau du général Davis pour téléphoner depuis plus d'un quart d'heure. Il avait dit à Harm et Mac qu'il devait passer un coup de fil très important et qu'il en profiterait pour prévenir le JAG qu'il les avait retrouvés.

_ "Je n'ai pas réussi à les joindre." déclara l'amiral en retrouvant finalement ses deux avocats qui l'attendaient. "Avec le décalage horaire, il doit être plus de minuit à Washington et les bureaux sont fermés depuis longtemps mais j'ai laissé un message sur mon répondeur pour les prévenir que vous alliez bien."

Après avoir discrètement vérifié que personne ne les écoutait, il ferma soigneusement la porte et se rassit à sa place.

_ "Par contre, j'ai réussi à joindre le Pentagone et ils m'ont autorisé à vous mettre au courant de ce qui s'est passé chez eux ces derniers temps.

_ Le Pentagone ? Quel est le rapport avec notre affaire ?" s'étonna Harm.

_ "Vous allez comprendre tout de suite. Depuis quelques années, certains de leurs techniciens travaillent sur un nouveau projet : le ICKA, un avion de guerre furtif, assez semblable au Tomcat, mais disposant de différentes technologies de pointe encore jamais utilisées dans ce domaine. Ils en avaient déjà construit plusieurs prototypes et étaient en train de les tester quand ils se sont fait voler leurs plans de construction.

_ Voler ? Comment ça ?" s'exclama Mac.

_ "Ca... Je n'en sais rien.

_ C'est un peu facile ! A vous entendre, on dirait qu'on parle d'une voiture d'occasion ! Il s'agit quand même du dernier avion hyper-sophistiqué de l'armée américaine, ça ne se vole pas comme ça !"

_ Pas si fort, colonel ! Je ne devrais pas avoir à vous rappeler qu'il s'agit d'un projet top-secret. Quoi qu'il en soit, l'état-major s'est aperçu qu'un de leurs hommes s'était laissé acheter par les israéliens mais il était trop tard : une copie des plans était déjà partie de l'autre côté de l'Atlantique.

_ Amiral," intervint Harm, "vous sous-entendez que l'avion qui s'est crashé dans la région est la copie du ICKA réalisée par les israéliens ?

_ Oui. Et c'est pourquoi ils doivent récupérer leur avion sans attirer l'attention du gouvernement américain. D'après le chef d'état-major, que j'ai eu au téléphone, ils ne peuvent pas avoir eu le temps matériel de construire plus d'un avion depuis qu'ils ont reçu les plans. On peut donc supposer que c'est leur unique exemplaire qui s'est crashé et que c'est pourquoi ils veulent à tout prix le récupérer, les israéliens comme les palestiniens.

_ Tout s'explique, maintenant..." murmura Mac.

_ "Oui... Et je dois vous dire que vous avez la reconnaissance éternelle du Pentagone pour avoir découvert tout ça, même si c'est dû à un simple hasard.

_ Ca ne résout pas pour autant leur problème !" objecta Harm. "Les israéliens ont toujours les plans, ils pourront en construire d'autres !

_ Effectivement, mais ça c'est une autre affaire et ce n'est pas à vous de vous en mêler. Votre travail s'arrête là."

Harm et Mac échangèrent un long regard.

_ "Que va-t-il se passer, maintenant ?" demanda la jeune femme.

_ "Vous allez rentrer à Washington et reprendre les affaires sur lesquelles vous étiez en train de travailler. Le Pentagone se charge d'envoyer des hommes régler le problème du ICKA. Je suppose que le tout va se faire dans la plus grande discrétion, comme d'habitude..."

Chegwidden se leva et fit quelques pas dans la pièce, les mains derrière le dos. Il avait reprit l'attitude qu'il avait lorsqu'il s'adressait à eux dans son bureau du JAG.

_ "Je sais que ça doit être frustrant pour vous d'abandonner une affaire comme celle-là au moment où il se passe enfin quelque chose d'important." reprit-il. "Mais on ne vous donne pas le choix. Vous en avez assez fait et vous êtes physiquement trop épuisés pour pouvoir continuer. Je vous donne deux jours de congé et je veux vous voir frais et dispos, prêts à travailler, dès votre retour au JAG.

_ Amiral, "remarqua Harm, "il y a quelque chose que nous n'avons pas encore résolu et c'est justement ce pourquoi nous étions venus à l'origine : quelqu'un dans cette base travaille pour les israéliens. Les sabotages ne se sont pas fait tout seuls.

_ C'est vrai." enchaîna Mac. "Nous savons maintenant pourquoi ils ont été commis mais pas par qui !"

A.J. soupira. Il réfléchit quelques secondes, puis laissa tomber :

_ "Très bien... Restez-donc ici pour le trouver, mais ne mettez personne au courant. Débrouillez-vous pour que cet homme soit emmené au Pentagone sans que personne ici ne sache pourquoi ces sabotages ont eu lieu. Cette affaire doit rester top-secret. C'est compris ?

_ Oui, amiral !" répondirent ses deux subordonnés avec un bel ensemble.

 

 

25 février

Aéroport international Baltimore/Washington

Washington, Virginie

19h56

_ "Harm !"

A peine celui-ci avait-il débouché dans le grand hall d'accueil de l'aéroport que Renée lui sautait au cou. Harm trébucha et jeta un regard gêné à Mac.

_ "Alors ? Comment c'était ? Il devait faire un de ces froids, là-bas !

_ Euh... Oui, c'est vrai. Et toi ? Comment vas-t...

_ Mac ! Bonjour ! Ca va mieux, maintenant ?"

Mac sursauta.

_ "Oui, ça va mieux, merci." se força-t-elle à sourire.

_ "Mon dieu ! Quelle angoisse ça a du être de se retrouver sous la glace !

_ Vous savez, on n'a pas vraiment le temps de se rendre compte..."

Renée lui jeta un regard apitoyé avant de se rabattre sur Harm.

_ "On y va ? Il faut qu'on se dépêche : je t'ai cuisiné quelque chose et tout va brûler si on ne rentre pas à temps...

_ Nous sommes partis... Mac ? Vous voulez qu'on vous ramène ?

_ Non, merci. Je vais prendre un taxi.

_ Bon... Alors on se voit après-demain ?

_ Bien sûr. Au revoir.

_ Au revoir..."

Renée accrochée à son bras, Harm s'éloigna et sa partenaire se retrouva seule. Mic ne l'attendait pas, il avait été obligé de partir quelques jours en Australie, et seul Jingo serait là pour fêter son retour. A cette pensée, la jeune femme sentit brusquement une grosse boule se coincer dans sa gorge. Elle chercha Harm dans la foule et finit par l'apercevoir, loin devant elle, discutant avec Renée. Pour se consoler, Mac essaya d'imaginer celle-ci en train de cuisiner, brûlant tout, et finissant en désespoir de cause par appeler son traiteur au secours. Cette idée lui mit un peu de baume au cœur et avec un gros soupir elle prit son sac de voyage et sortit de l'aéroport, à la recherche d'un taxi.

 

 

26 février

Appartement de Mac

Georgetown, Virginie

09h21

Il y avait quelqu'un dans sa chambre. Mac le sut avant même d'ouvrir les yeux. Encore à demi inconsciente, elle sentit quelqu'un s'asseoir sur le bord du lit et se pencher doucement vers elle. Une odeur d'after-shave. Un souffle tiède sur ses paupières.

Mac ouvrit les yeux et vit le visage de Harm penché sur le sien.

_ "... Harm ?" murmura-t-elle.

_ "Chuuut..."

Elle n'eut pas le loisir de lui demander ce qu'il faisait là. Il l'embrassa.

Possessif. Tendre. Irrésistible.

Sans prendre le temps de réaliser ce qui se passait, d'essayer de comprendre, Sarah se cambra, enroula ses bras autour de son amant et l'attira contre elle, lui rendant baiser pour baiser, caresse pour caresse. Le contact de ses lèvres sur sa peau la faisait frémir d'impatience. Elle voulait tout. Elle le voulait, lui.

Mac se réveilla en sursaut. Tremblante, elle réalisa qu'elle avait rêvé et la réalité lui fit encore plus mal : elle était seule. Jingo, qui dormait à ses côtés, ouvrit un oeil et le referma aussitôt en soupirant. S'asseyant alors dans son lit, la jeune femme remonta ses genoux sous son menton et prit quelques minutes pour ravaler l'angoisse qui lui montait une nouvelle fois à la gorge.

_ "Ma pauvre Sarah, la solitude ne te réussit pas..." dit-elle tout haut, en caressant la tête de Jingo.

Le vieux chien leva la tête et la regarda de ses grands yeux noirs.

Mac se força alors à penser à son travail. Ce sujet lui occupait toujours divinement l'esprit quand elle ne voulait surtout pas penser à sa vie sentimentale. Tandis qu'elle se dirigeait vers sa salle de bain, elle songea à la dernière journée qu'elle avait passé à la base de Fort Yukon, quand elle avait compris que c'était le lieutenant Morena lui-même qui sabotait régulièrement les avions. Un peu trop jeune, un peu trop influençable, il s'était facilement laissé acheter, surtout quand on lui avait fait croire que par ses actes il aiderait à résoudre enfin le problème de la guerre au Moyen-Orient. Il s'était pris au jeu, croyant devenir un héros... et avait fondu en larmes en avouant ce qu'il avait fait. Peut-être l'humiliation aurait-elle été moindre s'il n'avait pas dû avoir à le faire devant Mac elle-même, alors qu'il aurait tellement voulu lui plaire.

Et puis, Harm et Mac avaient fait leurs bagages. Le général Davis s'était encore montré particulièrement froid avec la jeune femme et elle ne s'attendait à rien d'autre, mais lorsqu'elle était finalement montée dans la voiture qui les ramènerait à l'aéroport, elle avait croisé son regard : elle avait su à ce moment-là que, malgré tout, elle l'avait impressionné.

Mac entra dans sa douche. Même son travail était un sujet glissant qui pouvait facilement la faire déraper vers ce à quoi elle ne voulait pas penser. Sa vie privée et sa vie professionnelle était beaucoup trop liées entre elles.

Alors que l'eau brûlante dégringolait sur ses épaules, Mac ne put s'empêcher de faire la comparaison avec ce qu'elle avait vécu sur le Yukon. Ou plutôt sous le Yukon. Cette eau qui vous enveloppait d'un seul coup, s'infiltrant partout, vous immobilisant, vous serrant comme un étau. Cette eau qui était soudain devenue plus compacte qu'un bloc de béton et de laquelle elle n'aurait jamais pu se détacher si Harm ne l'en avait pas tirée.

Harm...

Elle ne voulait surtout pas penser à lui mais quoi qu'elle fasse, il revenait toujours. Il était là, partout, jusqu'au plus profond et au plus intime de ses pensées. Il faisait plus partie de sa vie qu'aucun des êtres qu'elle avait jamais rencontré. Il faisait presque plus partie de sa vie qu'elle-même.

Un filet d'eau glissa le long de son dos et Mac frissonna sous la caresse. Instantanément, elle s'imagina des mains sur ses épaules, son dos, ses seins, ses hanches. Des milliers de mains virtuelles refaisant les mêmes gestes qu'Harm avait eu pour elle, là-bas, dans la petite cabane.

Elle ouvrit les yeux et son regard rencontra le carrelage blanc de sa douche. La grosse boule qu'elle s'obstinait à refouler était de nouveau là, dans sa gorge, mais cette fois-ci la jeune femme ne chercha pas à lui résister. Elle s'appuya contre le mur carrelé, se laissa glisser sur les genoux, et se mit à pleurer.

 

 

12 mars

Bureaux du JAG

Salle du tribunal

Falls Church, Virginie

16h08

_ "Votre Honneur, je voudrais souligner que le major Kandinsky n'avait techniquement pas le temps de..."

Mac n'écoutait même pas. Tandis que Harm développait ses arguments selon la stratégie de défense qui lui était particulière, elle se contentait de l'observer sans prêter la moindre attention à ce qu'il disait. Perdues dans ses pensée, très loin de cette salle de tribunal, la jeune femme ne se souciait plus du tout de l'affaire qu'ils étaient en train de débattre devant le juge.

Quelque chose était définitivement mort, entre eux. Bien sûr, ils continuaient à travailler ensemble, mais l'un comme l'autre ne faisaient plus que semblant de croire encore en leur amitié. En dehors du travail, ils ne s'adressaient même plus la parole, sauf pour un vague "au revoir" ou "à demain" jeté du bout des lèvres. Dès que son téléphone sonnait, Mac désespérait que ce soit Harm, qu'il trouve une broutille, une excuse quelconque pour qu'ils puissent échanger quelques mots. Pour qu'ils puissent encore se considérer comme des amis.

Mais non, rien. Rien de tout ce qu'ils avaient partagé durant ces quatre années ne semblait avoir survécu, c'était comme si tout avait coulé avec elle dans le Yukon et cela avait créé un vide abominable dans la vie de la jeune femme. Alors quant à songer à ce qui s'était passé entre eux, en Alaska...

 

A force de ruminer ces pensées pendant tout le temps de la plaidoirie, Mac s'était mise dans une humeur massacrante. Elle réagissait à ce trop plein de tristesse par une agressivité démesurée, à la fois déprimée et hargneuse. Elle était tellement lasse qu'elle avait lamentablement perdu son procès et lorsqu'elle vit Harm sortir vainqueur de leur petit duel, elle ne put s'empêcher de le provoquer. Et d'extérioriser sa rancœur, par la même occasion.

_ "Bravo. Vous avez encore une fois gagné la partie..." lui dit-elle d'un ton sarcastique alors qu'il s'éloignait dans le couloir.

Harm, sa mallette sous un bras et sa casquette sous l'autre, laissa passer l'ascenseur qu'il avait appelé et se tourna vers elle :

_ "Ne vous fichez pas de moi, Mac ! Je n'ai aucun mérite, c'est vous qui m'avez laissé gagner. C'est à peine si vous vous êtes défendue !... Que se passe-t-il ?

_ Parce que vous vous en souciez ?"

Harm, pris au dépourvu, mit quelques secondes à répondre.

_ "Mais... Mac... Bien sûr que je m'en soucie ! Vous êtes mon amie et je..."

Ce fut l'instant que Mac attendait pour laisser sortir en vrac les mots qu'elle avait sur le cœur.

_ "Ah ! Parce que maintenant, vous considérez que nous sommes amis ! Je vous ai pourtant trouvé plutôt froid, ces derniers temps, non ? Heureusement que nous travaillons toujours ensemble, ça nous fait au moins un sujet de conversation ! Et puis avec toutes ces politesses militaires que nous sommes obligés de nous dire régulièrement, nous pourrons disserter toute la nuit ! Quelle fantastique amitié !

_ Mac !

_ Oh, ne vous forcez pas à me parler, capitaine, vous pourriez vous déboîter la mâchoire !

_ Mac !!!

_ QUOI ?!

_ ... Est-ce que je peux savoir ce que j'ai dit ou fait qui vous mette dans un état pareil ?

_ RIEN ! Rien du tout et c'est justement ce que je vous reproche ! Vous ne me dites plus rien, vous ne m'approchez plus sauf si vous y êtes obligé ! Vous m'évitez comme une pestiférée... Et vous osez prétendre que nous sommes amis !? Nous n'avons pas la même notion du mot "amitié", je crois..."

Harm ouvrait de grands yeux ahuris mais Mac ne lui donna même pas l'occasion de répondre. Elle s'était déjà éloignée.

 

 

12 mars

Appartement de Mac

Georgetown, Virginie

22h42

Recroquevillée sur son canapé, une main caressant distraitement les longues oreilles de Jingo, Mac était de nouveau partie dans ses pensées et, cette fois, c'était à ce que Mic lui racontait qu'elle ne prêtait pas la moindre attention.

Finalement, cette façon qu'elle avait eu de se défouler gratuitement sur Harm ne l'avait même pas soulagée. Pire, elle regrettait amèrement ce qu'elle lui avait dit. Elle avait l'impression que désormais, plus rien ne pourrait jamais rattraper ou excuser ce qu'elle avait fait. Elle lui avait volontairement fait mal, lui reprochant en bloc tout ce qu'ils n'avaient pas pu ou su se dire alors qu'elle elle était aussi coupable que lui. Elle s'en rendait compte maintenant : elle reproduisait exactement ce qui s'était passé entre elle et son père, qu'elle avait rendu coupable de tous ses problèmes, refusant de voir les efforts qu'il avait fait pour elle et sans lui donner une chance de s'expliquer. Jusqu'à ce que ce soit elle qui n'ait plus la chance de s'excuser pour tout le mal qu'elle lui avait fait, par son silence, pendant toutes ces années.

Mac eut un petit rire. C'était Harm qui l'avait poussée à aller rencontrer son père, sur son lit de mort, et à affronter en face ce qu'elle avait toujours refoulé au plus profond d'elle-même. C'était lui, l'ami de bon conseil, qui l'avait encouragée à pardonner et à qui elle devait d'avoir réussi à le faire et de pouvoir désormais vivre en paix avec le souvenir de son père. Elle aurait aimé pouvoir de nouveau aller frapper chez lui, à n'importe quelle heure de la nuit, et se réfugier dans sa cuisine pour lui demander conseil. Mais cette fois c'était lui le principal intéressé.

Mac releva soudain la tête. Elle savait ce qu'elle allait faire.

_ "Sarah ! Je te parle !

_ ... Quoi ?... Oh ! Pardon, Mic, je n'écoutais pas ce que tu disais...

_ Ca, je m'en suis rendu compte ! Je te disais qu'il vaudrait mieux que nous...

_ Je dois partir.

_ Pardon ?

_ Je dois aller voir Harm. Je lui a dit des choses horribles, cet après-midi, et je voudrais m'excuser.

_ Mais... Sarah ! Tu as vu l'heure qu'il est ?

_ Je sais, mais ça n'a aucune importance. Il n'est sûrement pas couché, je le connais.

_ Sarah !"

La jeune femme était déjà allée chercher sa veste et ses clefs de voiture. Mic le regarda faire, ébahi. Et ce fut seulement lorsqu'elle fut sur le point de sortir qu'il réagit.

_ "Sarah ! Tu as vraiment l'intention d'y aller ?

_ Bien sûr !... Écoute, c'est la moindre des choses !

_ Et ça ne peut pas attendre demain ?

_ Non.

_ Par téléphone, alors !

_ Mic, je ne veux pas m'excuser par téléphone, j'aurais trop l'impression de me défiler..."

Le visage de Mic se ferma. Les muscles de sa mâchoire se contractèrent brusquement mais il se retint de hausser le ton.

_ "Tu seras toujours là pour lui, n'est-ce pas ? Quoi qu'il fasse, quoi qu'il dise, tu seras toujours prête à tout pour...

_ Mic ! C'est mon meilleur ami !

_ Et moi, alors ? Je suis quoi, moi ?!!!", cria-t-il soudain en l'attrapant par le bras.

Mais la jeune femme lui jeta un regard glacial et il la lâcha aussitôt.

 

 

12 mars

Appartement de Harm

Nord de Union Station, Virginie

23h16

Ce ne fut qu'après avoir frappé à sa porte que Mac eut soudain un énorme doute. Et si Harm n'était pas seul ? Finalement, avait-elle bien fait de venir ? Est-ce qu'elle ne ferait pas mieux de se dépêcher de reprendre cet ascenseur et de rentrer chez elle demander pardon à Mic ? Mais elle n'eut pas le temps de se décider, elle entendait déjà des pas s'approcher de la porte.

_ "Dieu merci, ce ne sont pas les talons aiguilles de Renée..." songea-t-elle alors que la porte s'ouvrait.

_ "Mac ?"

Celle-ci se mit à bafouiller.

_ "Euh... Harm... Est-ce que je peux... Enfin... Vous êtes seul ?"

Il avait l'air aussi gêné de la voir qu'elle-même de se trouver là.

_ "Oui."

Ils restèrent quelques secondes sans savoir quoi faire, debout, intimidés, puis Harm tressaillit.

_ "Excusez-moi, je... Entrez."

Il s'effaça pour la laisser passer et ferma la porte derrière elle. Aucune trace de Renée. Mac remarqua même, par les restes de vaisselle sur la table, qu'il avait dîné seul.

_ "Vous voulez boire quelque chose ? Du thé, comme d'habitude ?

_ Oui, merci... Comme d'habitude..."

Il s'efforçait de paraître naturel et de ne pas avoir l'air de trop lui en vouloir pour ce qu'elle lui avait dit quelques heures auparavant.

Elle posa sa veste sur un des tabourets de bars de la cuisine, s'assit sur un autre, et regarda Harm s'affairer, faisant bouillir l'eau et débarrassant son assiette pour lui faire de la place. Un silence désagréable s'installa.

_ "Cela fait longtemps que ça ne nous était plus arrivé..." remarqua doucement la jeune femme, un léger sourire aux lèvres.

_ "Quoi donc ?

_ Boire une tasse de thé ensemble, chez vous, tard le soir... C'était presque devenu une habitude, pendant un moment, vous vous souvenez ?"

Harm sourit à son tour.

_ "C'est vrai... Après le boulot, quand vous veniez ici pour qu'on puisse continuer à travailler...

_ Ou quand l'un de nous avait une grosse crise de déprime et qu'on passait la soirée à en parler..."

Harm la regarda soudain droit dans les yeux.

_ "Ca vous manque ?" demanda-t-il.

_ Honnêtement, oui... Quand j'avais le cafard, votre cuisine était le seul endroit où je trouvais le réconfort dont j'avais besoin."

Elle poussa un profond soupir.

_ "Et maintenant, j'ai peur de perdre mon meilleur ami..." ajouta-elle tout bas.

Harm baissa la tête. Il tenta de s'intéresser à sa bouilloire, attendant désespérément qu'elle se mette à siffler pour pouvoir avoir quelque chose à faire et se donner une contenance. Mais il ne put échapper au sujet embarrassant : Mac revint à l'attaque.

_ "Harm... Je suis venue m'excuser pour ce que je vous ai dit, tout à l'heure. je suis vraiment désolée. J'ai été injuste, et je... Je ne sais pas à quoi je pensais à ce moment-là, mais ce dont je suis certaine c'est que vous tenez une place très importante dans ma vie et je ne veux pas que vous en sortiez. Surtout pas pour une stupide raison comme celle-là.

_ Les choses sont bien plus compliquées que ça, Mac..." murmura celui-ci.

_ "Je... Je sais, mais..."

La jeune femme soupira encore et se tut. La bouilloire s'était mise à siffler, Harm versa le thé dans les deux grandes tasses qu'il avait sorti et, sans un mot, chacun plongea le nez dans le liquide parfumé.

Mac regrettait déjà d'être venue. Elle aurait dû préparer son discours avant, remanier ses arguments ou ses contre-attaques de la même façon que si elle avait été devant une dizaine de jurés, car alors elle ne serait pas restée si terriblement silencieuse. Elle ne s'était bien sûr pas attendue à retrouver l'homme qu'elle avait connu dans cette petite cabane perdue dans la neige, mais celui qu'elle avait en face d'elle en ce moment était soudain devenu plus froid et plus lointain que pouvaient l'être les glaces de l'Alaska. Le Harm qu'elle connaissait semblait s'être enfoui quelque part, très loin. Mac ne savait plus quoi dire et ne put que répéter :

_ "Je ne veux pas perdre mon meilleur ami..."

A son grand étonnement, Harm se mit lui aussi à soupirer.

_ "Mac... Qu'est-ce qu'on a fait pour en arriver là ?

_ Je ne sais pas... Mais on a intérêt à ne pas descendre plus bas, sinon on va s'échouer définitivement.

_ Comme un sous-marin qui n'arrive plus à remonter...

_ Ou un Tomcat..."

Harm sourit à l'allusion. Mais son sourire était triste.

_ "Permission de parler franchement, colonel ?" demanda-t-il.

_ "La franchise est justement ce qui nous manque cruellement, en ce moment, Harm. Permission accordée.

_ Il y a quelque chose entre nous que nous avons perdu et que nous ne pourrons jamais retrouver. Nous avons choisi des chemins qui nous sépareront fatalement, un jour ou l'autre, même si nous réussissons un moment à marcher côte à côte.

_ Pourquoi ? Parce que justement nous avons choisi deux chemins au lieu d'un seul ?

_ Oui..."

Harm avait parlé tranquillement, simplement, d'une voix égale et douce, mais ces mots étaient pires qu'un arrêt de mort. Il avait raison et la scène de jalousie que Mic lui avait faite juste avant qu'elle vienne en était la meilleure preuve. Malgré tous leurs efforts, rien ne pourrait plus jamais être comme avant. Elle avait sa vie avec Mic, il avait la sienne avec Renée, et au fil des années ils auraient de moins en moins de temps à se consacrer l'un à l'autre.

Mais c'était sans compter que Mac en avait assez de se résigner et qu'elle préférait abattre sur la table sa dernière carte.

_ "Harm... Est-ce que vous croyez que... Est-ce que..."

Elle hésita. Elle se demanda si elle avait le droit d'y croire. Elle était persuadée que non, mais cela ne l'empêcha pas de se jeter à l'eau.

_ "Est-ce que vous croyez qu'il est trop tard ?... Je veux dire... Vous ne connaissez pas un petit chemin de traverse que l'on pourrait emprunter à la dernière minute ?"

Ce fut au tour d'Harm d'hésiter. Il n'était pas sûr de comprendre. Il murmura :

_ "Qu'est-ce que vous voulez, exactement, Mac ?..."

La question.

Une fois encore, elle allait rester muette. Une fois encore, elle allait lui bafouiller qu'elle ne trouvait pas les mots, comme le jour où il avait quitté le JAG et qu'elle avait été incapable de le retenir. Et pourtant, les mots étaient bien là, tapis au fond de sa gorge, prêts à sortir.

Un seul d'entre eux suffisait.

Un mot.

Une syllabe.

Et tout pourrait enfin commencer.

Pendant un long moment, ils se regardèrent. Le thé refroidissait dans les tasses. Sans s'en rendre compte, ils s'étaient penchés l'un vers l'autre, au dessus de la table, les mains tremblantes et le cœur battant.

Le temps semblait s'être accroché aux bord des lèvres de la jeune femme, n'attendant plus que ce simple son, presque une note de musique, pour reprendre son cours normal.

Harm, de nouveau, souffla. Très bas :

_ "Qu'est ce que vous voulez ?..."

Et bien que la voix de Mac se soit faite un peu rauque, le mot sortit tout seul, tranquillement, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde.

_ "Vous."

 

 

12 mars

Appartement de Mac

Georgetown, Virginie

23h02

Pendant un long moment, Mic n'avait plus pensé à rien. Longtemps il avait espéré que Sarah ferait demi-tour, mais en vain. Le bruit de ses pas qui s'éloignaient résonnait encore dans sa tête.

Ce qu'il redoutait le plus était finalement arrivé : Sarah lui avait clairement fait comprendre qu'il passait en deuxième position, après Harm.

Et ça faisait mal. Très mal.

Il restait là, avachi sur le canapé, la tête dans ses mains, se demandant encore comment il en était arrivé à ce point.

Il y avait tellement cru. Il avait été tellement sûr de lui, sûr de réussir à lui faire oublier son foutu capitaine de frégate, sûr de pouvoir un jour l'avoir pour lui tout seul.

Mais elle lui échappait. Tout doucement. Inexorablement.

Elle lui était devenue de plus en plus étrangère, surtout depuis son retour de l'Alaska. Au début, il avait mis son comportement sur le compte de la fatigue et de l'état d'épuisement moral dans lequel il l'avait retrouvée. Mais son humeur ne s'était pas arrangée avec le temps, bien au contraire, et Mic avait fini par se douter qu'elle ne lui avait pas tout dit et que quelque chose s'était passé, là-bas.

Quelque chose qu'il ne voulait surtout pas imaginer.

 

 

12 mars

Appartement de Harm

Nord de Union Station, Virginie

23h23

Enfin. Il était là.

Celui qu'elle croyait avoir perdu pour toujours était soudain réapparut et à présent c'étaient ses yeux, à la couleur si indéfinissable, qui la fixaient.

Harm. Le vrai.

Durant une interminable minute, ni l'un ni l'autre n'osèrent faire un geste, oubliant presque de respirer. Mac avait tout d'abord sentit un immense poids tomber de ses épaules mais, maintenant, ce silence pesant devenait presque pire à supporter.

_ "Je... Je croyais... Mic..." commença Harm en détournant les yeux.

Mac secoua la tête.

_ "Je sais ce que vous croyiez. Je l'ai cru, moi aussi."

Elle posa doucement sa main sur celle de son partenaire.

_ "Harm..." murmura-t-elle, "Nous nous pouvons pas avoir fait l'amour comme nous l'avons fait et décider ensuite de tout oublier. J'ai essayé, pourtant, mais c'est impossible..."

Harm releva la tête et soutint son regard mais il ne répondit pas.

_ "J'ai besoin de vous..." ajouta-t-elle d'une voix douce.

 

Le bruit d'une clef dans la serrure de la porte d'entrée leur fit brusquement tourner la tête.

_ "Bonsoir, mon amour !"

Renée venait d'ouvrir la porte et de faire son entrée. Aussitôt, Mac se recula brusquement en arrière et Harm faillit tomber de son tabouret dans sa précipitation à se lever.

_ "Re... Renée !" bafouilla-t-il, complètement paniqué.

Celle-ci, qui commençait déjà à retirer son manteau, aperçut alors Mac et son visage se figea.

_ "Je dérange, peut-être ?" demanda-t-elle d'une voix glaciale.

_ "Je... Non !... Bien sûr que non !... Tu...Enfin, je..."

Harm était au désespoir.

A mi-chemin entre les deux femmes, il ne savait absolument pas quelle attitude adopter, ni que dire pour se sortir de l'embarras. Et tandis qu'il piétinait sur place, sans savoir vers qui se tourner, un silence insupportable tomba lourdement.

Mac avait tourné la tête. Bouleversée, elle tentait désespérément de se contrôler et de se composer un visage neutre, mais les sentiments se bousculaient en elle et elle se sentait au bord des larmes. Maintenant que Renée était là, elle avait l'impression que tout était fini.

Elle avait tenté sa chance.

Elle avait perdu.

_ "C'est drôle, j'ai l'impression que c'est elle qui est bien plus à sa place, ici, que moi." reprit finalement la réalisatrice.

_ "Renée, écoute... C'est... Non, c'est idiot de dire ça, c'est..." tenta Harm avec un petit rire gêné qui sonnait complètement faux.

_ "Ce n'est pas la peine de te chercher d'excuses, Harm. Tu aurais pu au moins avoir l'honnêteté de me le dire tout de suite.

_ Renée ! Mac et moi sommes amis depuis toujours et... et..."

Harm s'arrêta là. La réalisatrice lui jeta un long regard perçant, comme pour le sonder, et il y eu de nouveau un silence.

Finalement, Renée remit son manteau sur ses épaules.

_ "Je crois que tu sais où me trouver." grinça-t-elle.

_ "Euh... Renée... Je... Ecoute..."

Mais celle-ci, la tête haute, avait déjà pivoté sur elle-même en claquant des talons, non sans avoir auparavant jeté un regard meurtrier sur Mac.

Harm ne fit pas un geste pour la retenir. Complètement figé, il se contenta de regarder la porte se refermer brutalement.

Mac, toujours assise sur son tabouret de bar, ne savait plus quoi dire. Pendant une seconde, elle avait été absolument persuadée que Harm se mettrait à courir pour rattraper Renée, pour la retenir.

Mais non. Il était toujours là et à présent c'est elle qu'il regardait.

Pour la première fois, elle eut l'étrange sensation d'exister enfin à ses yeux. Non pas comme la meilleure amie, la confidente qu'elle avait toujours été pour lui, mais comme une femme qu'il était susceptible de séduire.

_ "Mac et moi sommes amis depuis toujours, c'est ça ?" avança-t-elle avec un petit sourire timide, en reprenant ses mots.

Harm revint vers elle.

_ "Les meilleurs amis du monde...

_ ... Amis ?

_ Oui."

Et les espoirs de la jeune femme de s'effondrer à nouveau. Elle ne savait plus quoi penser : ce qu'elle croyait lire dans ses yeux et ce qu'il lui disait n'avaient rien en commun.

Elle avait tellement espéré qu'il dise le contraire.

Mais cette fois, c'était fini : elle en avait assez. Assez d'hésiter, assez de ne pas savoir quoi penser, assez de devoir sans cesse cheminer sur un fil sans savoir de quel côté elle allait tomber, assez de lui crier silencieusement des réponses qui ne venaient pas.

Assez de cette relation en dents de scie qui ne menait à rien.

Elle baissa les yeux, et fit mine d'attraper son manteau.

_ "Je ne suis pas sûre d'avoir eu une bonne idée en venant ici..." remarqua-t-elle doucement. "Après tout, c'est peut-être mieux comme ça. Renée va vous en vouloir un bon moment maintenant et...

_ Je m'en moque."

Le cœur de la jeune femme manqua un battement. Elle se retourna vers Harm.

Il était extraordinairement sérieux.

_ "Je m'en moque, Sarah. Je crois que vous ne m'avez pas compris : c'est vous que je veux."

 

 

12 mars

Immeuble de Harm

Nord de Union Station, Virginie

23h25

Ce ne fut qu'une fois en sécurité dans l'ascenseur, que Renée abandonna le masque de dignité froissée qu'elle s'était collé sur le visage. Les traits défaits, le cœur battant et les lèvres tremblantes, elle poussa plusieurs gros soupirs successifs pour ravaler ses larmes. Ce qu'elle ne réussit même pas à faire.

Elle le savait. Depuis le début, elle avait senti qu'elle arrivait comme un obstacle entre Harm et sa partenaire. Mais à la longue, Harm lui avait tellement bien fait comprendre que Mac n'était qu'une amie qu'elle avait fini par le croire. Ou plutôt, par enfoncer à grand coup de chaussure les doutes qui naissaient en elle.

La politique de l'autruche. Elle ne voyait que ce qu'elle voulait voir.

Une fois arrivée dans sa voiture, Renée sortit un mouchoir en papier de son sac et tenta de corriger le maquillage qui coulait.

Elle ne supportait pas l'échec. Sa liaison avec Harm y était peut-être vouée dès le départ, mais par dessus tout, elle ne supportait pas d'avoir le rôle de la perdante. Dans toutes les relations qu'elle avait eues auparavant, c'était toujours elle qui partait, et jamais elle n'aurait cru qu'un homme puisse un jour la quitter pour une autre femme.

Les ongles enfoncés dans le cuir du volant, Renée prit encore quelques secondes pour essuyer une larme, rejeter nerveusement une mèche de cheveux en arrière, et fit démarrer en trombes le moteur de sa voiture.

 

 

 

12 mars

Appartement de Harm

Nord de Union Station, Virginie

23h28

Ils avaient mis quatre ans pour en arriver là. Quatre longues années.

En la voyant, comme ça, assise devant lui à la place qu'elle occupait toujours, Harm avait d'un seul coup décidé de se regarder en face. Il était fou de cette femme, même s'il avait passé toutes ces années à se persuader du contraire. Quant à ce qu'ils avaient vécu en Alaska...

Quand il y réfléchissait, c'était pourtant très simple : Mac était la seule femme avait qui il se sentait capable de tout partager. Elle était tellement différente de toutes celles qui avaient traversé sa vie. Elle le connaissait par cœur, comme personne avant elle. C'était d'elle dont il avait besoin et quoi qu'il ait pu faire pour le nier, l'évidence était là.

Devant lui.

Assise sur ce tabouret.

_ "Sarah..."

Il vint s'asseoir juste à côté d'elle et lui prit les mains.

_ "Je crois qu'il est plus que temps d'arrêter de jouer au chat et à la souris. Nous avons été amis pendant plus de quatre ans et nous le resterons toujours... Mais... Ca ne devrait pas nous empêcher de..."

Il avait toujours autant de mal avec les mots. Même alors qu'il se décidait enfin à les dire, il avait l'impression d'être un gamin qui apprend à parler.

_ "... D'être amants ?" murmura Mac du bout des lèvres.

_ Oui... Et même plus que ça."

Devant le regard interrogateur de la jeune femme, Harm prit une profonde inspiration. Il avait l'impression de se retrouver dans la même situation que lorsqu'il avait sauté en parachute pour la première fois.

Il se jeta dans le vide.

_ "Sarah, est-ce que vous voulez m'épouser ?"

 

23 mai

Hôtel particulier "Creek Mary"

Dans une chambre au premier étage

Banlieue de Richmond, Virginie

09h57

_ "Capitaine, attendez ! Vous allez oublier votre épée..."

Heureusement que Bud était là pour lui faire penser à tout, parce qu'aujourd'hui, Harm avait décidément la tête ailleurs.

Il attacha l'épée à sa ceinture et s'inspecta une dernière fois dans le miroir. Son uniforme blanc à col Mao, impeccablement coupé, ne faisait pas un faux pli. Ses ailes dorées étaient accrochées bien en évidence sur sa poitrine, avec quelques autres insignes, et ses épaulettes arboraient fièrement son nouveau grade de capitaine de vaisseau. Harm mit sa casquette et s'adressa un petit sourire satisfait, après quoi il claqua des talons et quitta la pièce.

Le lieutenant le rattrapa dans le couloir.

_ "Capitaine !... Vos gants !

_ Oh !... Merci Bud."

Juste avant de descendre l'escalier, Harm marqua soudain une pose. Il essaya une fois de plus de réaliser ce qui lui arrivait.

Après avoir passé tant de temps à tenter de la faire changer d'avis, il allait finalement assister au mariage de sa meilleure amie. Il allait la voir dans une somptueuse robe blanche s'avancer dans l'allée, entre deux rangées d'invités, au bras de l'amiral Chegwidden. C'était effectivement lui qui allait tenir le rôle qu'aurait dû remplir son père s'il avait été encore de ce monde et Harm se souvint avec amusement de sa réaction lorsque Mac le lui avait demandé, quelques semaines auparavant. A.J. avait été catégorique : il lui était impensable que la jeune femme soit menée à l'autel par un autre que lui. Et sous la brusquerie de sa réponse, Harm avait deviné une certaine fierté.

Tout en enfilant ses gants, il jeta distraitement un regard aux quelques portraits accrochés sur les murs. C'était Mac qui avait choisi ce petit hôtel particulier pour célébrer son mariage et elle l'avait volontairement voulu discret car la cérémonie en elle-même ne prétendait pas à une grande réception. Seuls un peu de famille et quelques amis intimes avaient étés invités, une petite trentaine de personnes en tout.

Un moment, Harm regarda sans la voir une femme en robe bleue encadrée sur le mur, puis poussa un profond soupir, releva le menton et commença à descendre les marches.

 

 

23 mai

Hôtel particulier "Creek Mary"

Dans une autre chambre

Banlieue de Richmond, Virginie

09h57

Harriet sortit délicatement la robe de sa housse protectrice et la tint à bout de bras pour ne pas la froisser. Mac, un peu émue, s'approcha et l'observa un instant.

C'était le grand jour.

Et elle avait l'intention d'en déguster chaque instant.

_ "Attention, il ne faut pas que les petites épingles s'accrochent dans vos cheveux..." lui dit Harriet tout en l'aidant à la passer.

Après quelques contorsions, Mac se sentit enfin à l'aise. La robe était très cintrée mais, une fois correctement enfilée, elle était sommes toutes plutôt confortable.

En revanche, Harriet fut intransigeante. Sans aucune pitié, elle serra au maximum les rubans du bustier corseté.

_ "Harriet ! Doucement !" protesta Mac en reprenant son souffle.

_ "Il faut ce qu'il faut, vous savez !" lui répondit celle-ci.

Et tandis qu'elle finissait de déployer et de défroisser les pans de la robe, elle ajouta avec un sourire :

_ "Mais je vous promets que vous allez être tellement belle que votre mari ne va pas s'en remettre..."

_ "Mon mari..." murmura Mac après un silence.

Et un grand sourire illumina son visage.

Trois quarts d'heure plus tard, après être passée entre les mains d'Harriet, elle s'admira un long moment dans le grand psyché de la chambre.

Elle avait choisi une robe toute simple, en soie sauvage d'un blanc crème. Un bustier généreusement décolleté sur la poitrine, les épaules et le dos cintrait sa taille et les pans de la robe prenaient le temps de souligner les courbes de ses hanches avant de s'évaser largement vers le bas, rejoignant au passage les quelques plis délicatement froncés au creux de ses reins. Aucunes dentelles ou volants superflus ne venaient gâter la simplicité de la robe, uniquement relevée sur le bustier par quelques broderies discrètes.

A son cou, la jeune femme avait accroché un fin collier de platine et elle portait, en guise de bouquet, une gerbe tombante de feuilles et de narcisses, qui ajoutaient à l'ensemble une touche colorée de vert sombre et de pourpre. Quant au voile, elle avait finalement décidé de l'ignorer, préférant relever ses cheveux en arrière pour y piquer quelques fleurs, et elle avait même été jusqu'à pimenter le creux de son décolleté avec un délicat narcisse, blanc au cœur écarlate.

Dans le miroir, Mac jeta un regard à Harriet, derrière elle. Celle-ci lui jetait des regards admiratifs et envieux, et semblait soudain avoir furieusement envie de se marier une seconde fois.

Mac se retourna et lui adressa un sourire. Elle était désormais prête à rejoindre la petite église, et l'homme qui l'y attendait.

 

 

23 mai

Eglise de Saint Nicolas

Banlieue de Richmond, Virginie

11h02

Harm patientait depuis bientôt vingt minutes. Il avait préféré arriver un peu en avance, même si la petite église dans laquelle allait se dérouler la cérémonie ne se trouvait qu'à quelques minutes en voiture.

Les invités arrivaient peu à peu. Bud, qui devait être un des témoins, était en grande conversation avec l'amiral Chegwidden et son amie Sidney, tandis que Tiner, Galindez et la petite Chloé ne cessaient de rentrer et de sortir en attendant impatiemment l'arrivée de la mariée.

Enfin, Harriet entra et rejoignit son mari, signifiant par là que Mac était elle aussi arrivée et qu'elle attendait probablement dehors. L'amiral se hâta aussitôt de sortir la retrouver.

Harm lui aussi rejoignit sa place. Et sentit une grosse boule d'angoisse se former au creux de son estomac.

Il avait désespérément redouté ce jour. Persuadé qu'il devrait à ce moment faire le deuil de sa meilleure amie et accepter de la voir partir avec un autre. Persuadé qu'il la perdrait pour toujours malgré le fait qu'ils continueraient à travailler ensemble. Persuadé que ce serait pour lui une journée insupportable, à faire constamment semblant d'être heureux pour elle alors qu'il avait envie de lui hurler de renoncer.

Mais il l'avait aussi désespérément attendu.

Parce que, finalement, les choses ne se présentaient pas du tout comme il les avaient imaginées.

C'était le mariage de Mac. Et c'était lui qu'elle épousait.

Lui qui se tenait à cet instant debout près de l'autel, et vers lui que la jeune femme s'avançait, conduite par l'amiral.

Dieu, qu'elle était belle...

... Sarah...